Histoires de Français Libres ordinaires

 
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Christian Berntsen

 
 

Dans le car des "vacances"

Le départ avait été prévu pour 1e lendemain 20 juin. Il s'agissait de gagner Bayonne. Or, si nous avions ignoré, à notre réunion, la présence de mouchards, nous savions l'inquiétude du préfet à notre sujet. La ville de Pau était investie par un cordon de gardes mobiles et sous le feu d'un nombre restreint, mais suffisant pour dix-sept personnes, de fusils-mitrailleurs. Comme l'avait dit le vieux monsieur patriote, le préfet tenait évidemment à nous garder pour la reconstruction du pays. C'est alors qu'intervint le père de Filtier.

M. Filtier était quelque chose d'important dans les transports en commun de la région. Il se trouvait par ailleurs qu'il approuvait le dessein de son fils et désirait nous aider. Il affréta donc un des autocars dont il avait la responsabilité, et le baptisa « Service spécial pour étudiants en vacances ». Il s'embarrassa assez peu du fait que l'année scolaire n'était pas terminée et qu'il restait à la plupart des étudiants à passer l'oral du baccalauréat. Les autorités, surchargées de besognes incohérentes, n'en étaient pas à une anomalie près. Au reste, ayant du goût pour le détail qui fait vrai, il réserva une partie de l'autocar pour un certain nombre d'individus d'âge avancé, d'apparence paisible et d'une bonne foi garantie par le fait qu'ils partaient effectivement en vacances et qu'ils ignoraient devoir coudoyer d'infâmes déserteurs.

A l'aube du 20 juin donc, dix-sept écoliers et apprentis munis de sacs de couchage, de toiles de tentes, de piquets, de sacs à dos, de raquettes de tennis, de cannes à pêche, de piolets d'alpinisme, de ballons de basket-ball, bref de tous les instruments nécessaires à l'accomplissement de vacances saines et profitables (encore que leur extrême variété eût pu donner à penser à un esprit non prévenu que nous n'avions pas seulement l'intention de nous livrer aux joies de la plage, mais aussi à celles de la montagne, de la rivière et peut-être même du vol à voile. Nous étions la quintessence, la symbiose et la synthèse de l'esprit de vacances depuis les temps les plus reculés et dans tout l'espace reconnu par les agences de voyage. Nous étions admirablement symboliques et catalyseurs). Dix-sept écoliers donc montèrent dans un autocar à la sortie de Pau.

J'étais pour ma part encore un peu remué par l'adieu que je venais de faire à mes cinq petites vieilles. J'avais eu la faiblesse de leur avouer mon plan. Elles avaient d'abord poussé les hauts cris, exprimé, par des allusions peu voilées, l'idée qu'elles se faisaient du chagrin de mes parents. Je n'avais cependant guère tardé à les convaincre. Dix minutes plus tôt elles semblaient encore assez peu au courant de la situation militaire. A mon départ elles parlaient du général de Gaulle, comme si elles eussent dansé avec lui au bal de l'Ecole de Guerre. Elles m'avaient bourré de boîtes de conserves et de couvertures, et embrassé avec émotion, toutes les cinq, et plusieurs fois. Et cependant, me voyant partir avec mon attirail balnéaire, il me semble bien qu'elles avaient eu du mal à se retenir de me mettre en garde contre l'insolation et les dangers d'un bain de mer pris trop tôt après le déjeuner.

Nous fûmes arrêtés au premier poste. Nous tendîmes nos papiers. Des regards de gardes mobiles, pétris de la douce intellectualité chère à ce corps d'élite, détaillèrent nos propriétés avec un certain étonnement. Nous craignîmes un instant de dangereux soupçons.

- Allez-y, dit le chef de poste. Le chauffeur embraya.
- Bonnes vacances, reprit le chef de poste. Vous n'en aurez plus avant longtemps.

Nous le remerciâmes par gestes de son voeu débonnaire. De quelque manière, il nous parut ressembler à un moniteur pour colonie d'enfants arriérés. Peut-être l'émotion du départ nous exagérait-elle nos perceptions.


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Dernière mise à jour le jeudi 01 décembre 2005


Bayonne



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