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Quelques Français Libres

 

Daniel Cordier

 

Cordier est l'un des 17 français du Léopold II 


Ce sujet sur "Livres de Guerre"

Vous retrouverez dans ce livre de Georges Marc Benamou, l'histoire de quelques-uns des premiers résistants. Il n'en reste plus beaucoup et ils s'en vont en silence. Alors prêtez l'oreille et soyez attentif à ce qu'ont encore à dire ceux qui en 40 étaient des gamins.

Ils cheminaient à contre courant de ce qui semblait inexorable mais pour eux inacceptable.

Voici un extrait assez long des réponses de Daniel Cordier qui nous explique comment il est parti sur "un cargo belge" et comment il est entré au Bureau Central de Renseignement et d'Action qui allait le parachuter sur la France.

Pour savoir le reste, achetez le livre §:c)

Daniel Cordier répond à Georges-Marc Benamou

Qui est Daniel Cordier, en ce mois de juin 1940? Que pense-t-il de la tourmente dans laquelle la France est plongée? Comment vit-il cette décomposition?

Agé de dix-neuf ans passés, j'attends mon incorporation, prévue le 10 juillet. Pendant la "drôle de guerre", je suis réfugié à Pau, chez ma mère qui a refusé mon engagement dans l'armée en 1939. Comme toutes les familles françaises, la mienne a subi l'hécatombe de 1914-1918. Elle a donc supplié son fils unique d'attendre la mobilisation, espérant, comme beaucoup de Français, en une guerre courte. J'ai accepté.

J'appartiens à la bourgeoisie provinciale installée à Bordeaux depuis le XVIIIe siècle. Mon milieu familial est passionnément réactionnaire. Mon grand-père maternel est bonapartiste et le père de mon beau-père (second mari de ma mère) est directeur du Nouvelliste de Bordeaux, quotidien antirépublicain, royaliste, antisémite, dont le titre de gloire est sa campagne acharnée contre Dreyfus.

Napoléon, le Roi, la haine de la démocratie, l'antisémitisme forment la charpente de mon éducation, dans un milieu où l'on aime le débat d'idées. Ma jeunesse se passe dans un véritable kiosque à journaux, hormis, bien entendu, la presse de gauche. Même une feuille locale, républicaine, comme Le Patriote des Basses-Pyrénées, nous semble un torchon moscoutaire. La gauche commençant d'ailleurs avec le très républicain colonel de La Rocque. Pour mes parents, il a le visage du diable, puisqu'en février 1934 il n'avait pas voulu détruire la République.

Cependant, ma famille est férocement germanophobe parce que avant tout passionnément patriote. A la maison, on a le culte des héros de la Grande Guerre qui ont écrasé les "Boches" et on condamne la doctrine raciste de Hitler, en particulier à l'égard de l'Eglise. Mon beau-père, grand invalide de la guerre 14-18, pense que les Allemands sont un peuple maudit qui ne comprend que le langage de la force. En revanche, il a, comme Maurras, de l'admiration pour Mussolini et pour la monarchie italienne, qui a permis d'imposer un ordre "méditerranéen" dans la Péninsule : les trains arrivent à l'heure!

C'est donc: "Plutôt Mussolini que le Front populaire"!

Exactement, sans oublier Franco. Seule une certaine droite préfère Hitler au Front populaire, mais elle est minoritaire et pas maurrassienne. Notre entourage est patriote et veut en finir avec les Boches, liquider Hitler, dénoncé par Maurras comme un nouvel avatar du " pangermanisme"

Je sors d'un collège religieux, ma jeunesse est immergée dans l'idéologie de L'Action française. Je lis Léon Daudet, Jacques Bainville, Charles Maurras et j'ai une admiration passionnée pour le jeune Thierry Maulnier qui était au premier rang des manifestants, le 6 février 1934.3e suis un pur produit de la réaction. Une des manchettes de L'Action française les plus admirables pour moi parce que sanguinaire: "On doit fusiller Blum, mais dans le dos." Cet anticonformisme me plaît. L'excommunication de Maurras me conforte dans mon adhésion. Cette exclusion m'a séduit: dans un collège religieux, elle était un défi et m'a d'ailleurs valu d’être renvoyé en 1937 parce que je suis devenu un vrai militant. L'Action française était minoritaire dans la bourgeoisie, qu'elle méprisait et combattait parce qu'elle la jugeait coupable de la chute de la monarchie en 1830 et 1848. Ce journal doctrinaire et polémique a quarante mille lecteurs qui ne partagent pas intégralement ses opinions mais sont curieux d'un mouvement d'idées entretenu par des écrivains de talent.

C'est alors que, à dix-sept ans, je fonde à Bordeaux le cercle Charles-Maurras. Il recrute des collégiens et des lycéens, effectue quotidiennement la vente à la criée de L'Action française, des tournées d'affichage le samedi, publie une revue ronéotypée, Le Bahut, organise des conférences, et pratique un activisme désordonné.

Qu'est-ce qui domine alors dans votre engagement, l'anticonformisme ou les convictions maurrassiennes ?

Sans doute les deux. Mais avant tout jamais cet activisme par tempérament. Je ne suis pas un intellectuel. Les idées n'existent pour moi que dans la rue. Peut-être est-ce un atavisme. C'est dans le sang. Mon arrière-grand-père maternel s'est engagé à vingt ans aux côtés des Nordistes, pendant la guerre de Sécession, et il milita contre l'esclavagisme. Pour moi, la vie n'a d'autre sens que celui d'une cause à défendre.

Chaque jour de ce mois de juin 1940 précipite la décomposition du pays. Quels souvenirs en conservez-vous?

Le 10 mai 1940, l'entrée des Allemands en Belgique donne le coup d'envoi à la "vraie" guerre. C'est un moment d'exaltation: enfin, je vais me battre. Quelques jours plus tard, je tombe amoureux : je passe mon temps à écrire des lettres enflammées. Les batailles en cours, la défaite passent au second plan.

Je me souviens, pourtant, du lundi 17 juin. Je suis alors près de. Pau, chez mon beau-père. Ce jour-là, à 12h30, nous sommes à la maison devant le poste de TSF pour entendre l'allocution de Pétain annoncée dès le matin. Je l'écoute debout, en sa compagnie et celle de ma mère. Quand Pétain a terminé, je suis étouffé par le chagrin. Je me précipite dans ma chambre et me jette sur mon lit en sanglotant. L'hypothèse d'une défaite de la France (malgré les prévisions de Maurras) ne m'avait jamais effleuré. C'est un déchirement, une agonie. Je comprends soudain la profondeur de mon amour pour la France. Moi qui discourais à longueur de jour de la Patrie, la souffrance que j'éprouve à cet instant me révèle la force d'un lien charnel que j'ignorais. Je découvre brusquement à quel point la France est un être vivant et familier à qui je suis attaché comme à ma mère.

Après ce désespoir d'orphelin, je me ressaisis : j'ai la certitude d'une trahison de Pétain qui était jusque-là un homme-culte à la maison. Il faut continuer la guerre coûte que coûte pour vaincre. Je redescends et, sans un regard pour mes parents qui déjeunent, je pars comme un fou, à moto, retrouver mes camarades du cercle. Ils arrivent à leur sortie de classe et je leur explique, tout excité : "Il faut faire quelque chose, il faut se battre." En les attendant, j'ai formé le projet que je trouve réaliste et génial d'emprunter les fusils de chasse et les autos de nos parents, et d'aller à la rencontre des Allemands dans les Landes pour en tuer le plus possible! Eclats de rire. Mes camarades jugent mon idée loufoque, bien qu ils soient d'accord pour agir. Mais quoi faire? Nous sommes dans la soirée de lundi 17. N'ayant trouvé aucune solution, nous décidons alors d'organiser une réunion publique. C'était notre habitude à L 'Action française lors de situations politiques critiques. Nous rédigeons un tract l'annonçant pour le jeudi 20. Je porte le texte aux deux journaux de Pau qui le publient.

Une des hypothèses répandue par la radio et les journaux est que l'année française va poursuivre la guerre en Afrique du Nord. Le discours de Churchill, proclamant que l'Angleterre continuera la guerre quoi qu'il arrive, est reproduit par les journaux. Les rumeurs les plus folles circulent. Rien n'est clair. Pétain avait annoncé : "Il faut cesser le combat." Mais, dans la soirée, Paul Baudouin, ministre des Affaires étrangères, rectifie. Pétain a dit en réalité : "Il faut tenter de cesser le combat", ce qui signifie que le gouvernement a demandé les conditions d'un armistice, mais qu'il les rejettera si elles sont contraires à l'honneur. L'espoir renaît. Nous n'avons pas vraiment l'impression que tout soit fini. En discutant avec mes camarades et mes parents, le projet se forme de rejoindre l'armée française en Afrique du Nord afin de continuer la lutte.

Le mercredi 19, nous distribuons nos tracts dans toute la ville. Les gens sont facilement joignables, tout le monde est dans la rue, les réfugiés dorment dans les voitures, écoutent la radio dans les cafés, sont à l'affût des moindres nouvelles. Mais la réunion est interdite par le préfet. Le maire de Pau nous propose de la tenir dans le hall de la mairie. Le lendemain, jeudi 20 juin, le hall se remplit, et la foule déborde sur la place. Mon beau-père annonce qu'il met des cars à la disposition de ceux qui veulent s'embarquer à Bayonne et rallier l'Afrique du Nord. A la nuit tombante, une centaine de garçons montent dans les quelques autobus qui doivent les conduire à Bayonne. Mais une patrouille de soldats arrête le convoi et fait descendre tout le monde : interdiction de quitter Pau. Mon beau-père trouve une solution : quitter la ville le lendemain matin, par le service régulier Pau-Bayonne qui fonctionne toujours. Le 21juin, à 7 heures du matin, dix-sept garçons sur la centaine de la veille montent dans l'autobus de la ligne Pau-Bayonne. La nuit avait dû porter conseil... Parmi eux, quatre de mes camarades de L'Action française. Les autres : des inconnus.

Daniel Cordier semble avoir oublié le nom du "Léopold II", mais par contre il a vu beaucoup de Belges

A Bayonne, nous trouvons le dernier bateau en partance, un navire belge, déjà surchargé de réfugiés. Mon beau-père discute âprement pour nous faire embarquer d'autant que les Français ne sont pas les bienvenus, après avoir dénoncé ces derniers jours la "trahison" de Léopold III. Le capitaine accepte finalement de nous prendre dans la cale moyennant finances, et à condition que nous emportions des vivres. Mon beau-père règle notre passage à tous. Nous quittons le port à 7 heures du soir.

Ainsi, pour un peu vous vous retrouviez en Afrique, chez Noguès et donc chez Pétain !

En regardant s'éloigner votre pays, à quoi pensiez-vous ? Etes-vous inquiet ou exalté par ce saut dans le vide?

Je suis triste d'abandonner mon premier amour... et me demande si elle pense à moi! Je l'ai écrit dans mon journal. Nous avons embarqué sur ce bateau sans destination précise. Le capitaine effectue un transport de maïs entre l'Amérique du Sud et Anvers. Arrivé à Anvers un mois auparavant, il a du repartir avant l'arrivée des Allemands sans avoir eu le temps de décharger sa cargaison. Il s'est réfugié à Cherbourg, puis à Brest, puis à Bordeaux, enfin à Bayonne ou il est arrivé le matin même. Il dérive au hasard de la guerre... La capitainerie de Bayonne lui annonce l'imminence de l'entrée des Allemands. En fin d'après-midi, nous quittons le port et nous nous éloignons de la côte : le temps est radieux, j'admire le paysage, sur la plage de Chiberta quelques baigneurs s'ébattent... Le lendemain de notre départ, alors que nous espérions rejoindre l'Afrique du Nord, le capitaine nous annonce: "Nous allons en Angleterre." J'imagine que c'est le ministre belge de la Santé, présent sur le navire, avec ses archives, qui a du choisir cette destination, afin de retrouver son gouvernement.

A ce moment-là, aviez-vous entendu parler de l'appel de De Gaulle ?

Non, et c'est incompréhensible puisque je lisais attentivement les journaux. Il y a quelques années, en feuilletant la collection des quotidiens palois, j'ai constaté que "l'appel" était résumé. Pour- quoi ne l'ai-je pas remarqué puisque je me souviens du discours de Churchill publié le même jour? Pourtant, sur le bateau, j'ignore encore l'appel. Pourquoi cette cécité alors qu'une semaine auparavant, au moment de son entrée au gouvernement, des amis de ma famille avaient évoqué son appartenance à L 'Action française ? A la suite de cette révélation, j'avais lu les articles que L'Action française avait publiés sur lui, révélant qu'il était un des éléments brillants de l'armée française, que son père était monarchiste et que sa présence au gouvernement était une promesse de victoire. J'avais même vu sa photo publiée par les journaux, au milieu des membres du gouvernement, sur le perron de l'Elysée.

Je n'ai appris la présence du général à Londres que le 25 juin, jour de mon débarquement en Angleterre, à Falmouth. Le capitaine m'a fait appeler dans le poste de commandement. C'est là qu'il m'a annoncé qu'un général français du nom de De Gaulle avait lancé un appel à la BBC, demandant aux Français de le rejoindre pour continuer la guerre. Sans doute avait-il entendu un des appels suivant celui du 18 juin.

En réalité, le discours qui a provoqué mon départ n'est pas l'appel du 18 juin, mais l'allocution de Pétain, le 17.

C'est ce que j'ai découvert dans les témoignages de nombreux résistants. La violence des réactions, le 17 juin, est étonnante. C'est ce jour-là, en fait, que tout se décide et bien plus que le 18

Effectivement et la raison me paraît évidente : le discours de Pétain offrait une alternative claire: ou l'on acceptait la défaite et la servitude, ou l'on combattait pour libérer la France et redevenir des hommes libres. La liberté ou la mort: c'est le choix le plus simple et le plus évident que m'ait proposé la vie. Plus les jours passaient, plus nous étions conscients des difficultés de se déplacer et de quitter la France. Il n'y avait pas d'hésitation possible et je ne l'ai jamais regretté.

Mon départ est également provoqué par Maurras. La débâcle prouve qu'il a vu juste. La République a assassiné la France. Il y avait trente ans qu'il l'annonçait : la République conduit au désastre. Une phrase de lui annonçant la guerre de 1914 décrit le "million et demi de jeunes Français, couchés froids et sanglants, sur le sol mal défendu de leur patrie". C'est pourquoi il fut partisan de Munich en 1938 et, en 1939, s'opposa à la déclaration de guerre. Bien qu'il ait toujours dénoncé Hitler comme le mal absolu, il estime que le Front populaire a désarmé la France et que, si nous attaquons avant d'avoir réarmé, la guerre sera perdue!

Le 25 juin, vous êtes à Londres donc...

Le représentant de Vichy vient nous voir, à Earnlay School, et nous demande de lui donner nos noms pour rentrer en France. "Mais comment en France !? Nous avons eu assez de mal à la quitter !" dis-je vivement. Il répond : "Mais, monsieur, vous n'avez pas entendu? Le chef du gouvernement, le maréchal Pétain, a signé l'armistice. Il a ordonné aux Français se trouvant à l'étranger de rentrer." Je refuse: "Je suis venu ici pour faire la guerre."

Le lendemain, 28 juin, un représentant de De Gaulle vient nous annoncer qu'il organise une légion française. Les volontaires peuvent s'inscrire sur une liste. Il est calme et précis. Ce n'est pas la pagaille, tout semble assez bien organisé. A cette époque, il est facile de rejoindre le Général. On ne filtre pas vraiment les volontaires dans des camps. L'Angleterre de juin 1940 est une grève sur laquelle échouent des épaves de toute l'Europe vaincue. Pourtant, la plupart des réfugiés choisiront de rentrer et, pratiquement, tous les soldats français présents.

Le 3 juillet, on nous appelle et on nous embarque pour Londres, destination Olympia Hall, où nous retrouvons des jeunes en civil. Nous découvrons la vérité : nous n'étions pas un millier à être venus en Angleterre - toute la France libre. Pendant trois jours, on nous apprend à marcher au pas et à former les rangs. Le 6juillet, de Gaulle vient nous voir. J'ai une impression glaciale. Un grand corps, une petite tête, un air hautain, aucun rayonnement que j'espérais. Sa première phrase: "Je ne vous félicite pas d’être venus, vous n'avez accompli que votre devoir."

Beaucoup de vos camarades résistants m'ont raconté la même scène. C'est curieux, cet accueil de De Gaulle, sa froideur, son manque de lyrisme, son absence de charisme...

J'ai dix-neuf ans, j'ignore tout de l'armée, encore plus à quoi ressemble un général. J'avoue que j'ai été déçu. Un ami d'enfance, d'Action française, parti avec moi me dit alors, pour me consoler: "C'est normal qu'il soit comme ça! C'est un militaire, on vient faire la guerre, il ne fait pas la cour à des jeunes filles !"

Je ne regrette pourtant pas d'être là. J'étais venu pour m'engager dans l'armée anglaise, mais, puisqu'il y a une légion française, c'est préférable, d'autant que je sais que de Gaulle est royaliste. Je choisis l'infanterie. Pendant quatre mois, je fais mes classes, puis un peloton d'élèves officiers. Le départ pour l'Afrique nous est promis pour encadrer les troupes coloniales, mais il tarde à venir… Comme tous mes camarades, je suis impatient. L'Angleterre est une forteresse assiégée. La nuit, lorsqu'il y a une alerte, nous espérons que les Allemands vont débarquer car nous voulons en découdre.

Dans les premiers temps, mes camarades et moi ne considérons pas que de Gaulle soit Jeanne d'Arc. Nous nous sommes tous débrouillés seuls pour rallier l'Angleterre. Notre décision de poursuivre la guerre nous semble naturelle. Après tout; pensons-nous, de Gaulle n'a fait que son devoir, lui aussi. Aujourd'hui seulement, je comprends la portée exceptionnelle de son geste. A l'époque, ce n'est pas son appel qui le met au-dessus de nous, mais son grade. Il est un général, un point c'est tout. Mes camarades et moi ne sommes pas "gaullistes", nous sommes ses subordonnés, puisque de Gaulle est le commandant en chef de cette armée lilliputienne. Mais, à mesure que nous le connaissons mieux par ses discours, nous sommes fiers d'avoir un tel chef, volontaire, énergique, intransigeant. Et puis il nous fait prendre conscience des raisons profondes de notre engagement. Nous étions venus pour tuer du Boche! Il nous explique, mois après mois, que c'est plus compliqué, que cette croisade patriotique a aussi, et peut-être d'abord, une dimension politique : c'est la France qui continue la guerre et non pas une armée croupion de risque-tout! Pour les résistants métropolitains que j'ai connus ultérieurement, c'est probablement différent. Ceux qui ont entendu l'appel, ou ceux qui n'ont pu rejoindre que plus tard, jugent de Gaulle à travers un prisme déformant : il est la voix de la France. Cette voix de l'honneur et de l'espérance qui vient de Londres possède l'aura d'une légende. En Angleterre, nous sommes trop proches de lui : de Gaulle n'est pas un mythe. Il est notre général qui nous fait trembler lors des inspections. Vers le 15 août, par exemple, il est venu, avec le roi d'Angleterre, assister à un défilé. Nous savions à peine tenir un fusil et marcher au pas!

Comment rentrez-vous au BCRA au bout de cette année d'attente ?

En août 1941, en attente du départ en Afrique, nous sommes désespérés. Il y a trois mois que le peloton est fini, l'ambiance est déplorable, une centaine d'entre nous sont déjà partis avec de Gaulle à Dakar en septembre 1940, mais trois cents volontaires restent là, à ne rien faire.

Un jour, mon voisin de lit, François Briant, qui se rend régulièrement à Londres - moi je sors peu du camp - me dit: "Je vais vous quitter, on m'a accepté dans les services secrets pour une mission en France. Que vas-tu faire? - Je ne sais pas, mais je vais me battre. Je t'en supplie, fais-moi entrer au BCRA." Il revient une demi-heure après : "Viens avec moi, je vais te présenter à l'officier qui m'a engagé." On sort du camp, je suis présenté au capitaine des chasseurs alpins Lagier-Bienvenüe, plein de prestance dans son uniforme français bleu marine à filet jonquille - il vit près d'ici et est le dernier survivant des fondateurs du BCRA. Il dirige la section Action et recrute des agents qu'il envoie en opération, mais il n'a pas le droit de pénétrer à l'intérieur du camp. Il y a si peu de volontaires que chaque unité les conserve jalousement. Je lui explique que je veux me battre. Il prend mon nom. Huit jours après, je reçois un ordre de mutation au BCRA, avec une dizaine de mes camarades. On m'emmène dans une station anglaise de parachutage. Personne ne nous avait prévenus qu'il fallait sauter en parachute! Dans notre excitation, nous ne nous étions même pas demandé comment on rejoindrait la France... Nous faisons une séance de gymnastique éprouvante, puis on nous installe dans un avion. En l'air, le dispatcher anglais ouvre une trappe par laquelle nous devons sauter dès le lendemain. "Regardez", ordonne-t-il. L'horreur !

Au sortir de cet entraînement, nous nous installons dans une école de sabotage et de radio de l'intelligence Service dans le sud de l'Angleterre. Et là, nous recommençons nos classes! Pendant ce temps, nos camarades partent, en septembre 1941, pour l'Afrique! Le pire se trouve dans les archives, où j'ai découvert, il y a quelques années, la liste des volontaires sélectionnés pour partir: elle contient mon nom! Par ma faute, je suis resté un an supplémentaire en Angleterre...


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***

Maurice de Cheveigné, un "Radio Libre", croisera souvent la route de Cordier. Il a même manqué le Léopold de peu.

Ha, oui, un indice : l'homme qui propose une rasade aux autres passagers de l'avion, c'est Henri Frenay, le fondateur du mouvement "Combat".

Le monde de la résistance est bien petit !


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Fin 41, Daniel Cordier entre au Bureau Central de Renseignement et d’Action (BCRA). Parachuté à Lyon, il rencontre Jean Moulin qui en fait son secrétaire. Ensuite, il joua un rôle actif dans la délégation chargée à Paris de représenter le général de Gaulle

Daniel Cordier est Compagnon de la Libération

De retour à Paris après la guerre, il s'adonne à la peinture pendant une dizaine d'années et commence à acquérir des oeuvres. Ayant épuisé son héritage, il ouvre une galerie à Paris, en 1956

Entre 1973 et 1989, il effectue sept donations à l'Etat français: 500 oeuvres de 64 artistes qui font partie des collections du Musée national d'art moderne-Centre Georges Pompidou.

Depuis vingt ans, Daniel Cordier fait oeuvre d’historien en s’attachant, à travers de nombreux ouvrages, à défendre la mémoire de Jean Moulin

Interview sur Public Sénat


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