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El Alamein

 

Dans "Calots rouges et bérets noirs"

 

Le 20 octobre, le Général Koenig, communique à ses subordonnés les ordres relatifs au rôle que les Français auront à jouer dans l'offensive prochaine. La 1re Brigade et la Colonne Volante ont pour mission de s'emparer dans la nuit du 23 au 24 octobre du piton d'El Himeimat et du rebord Est du plateau du Nagb El Rahla qui dominent toute la partie sud du futur champ de bataille depuis la dépression de Quattara jusqu'à la crête de Ruweisat.

La mission particulière des Spahis consiste à couvrir la marche de la 13e Demi-Brigade de la Légion Etrangère jusqu'au premier champ de mines, de protéger le travail des sapeurs qui créeront une brèche et de se déployer entre le premier et le deuxième champ de mines pour appuyer l'attaque de l'infanterie sur les pentes raides du plateau.

Le 23 octobre, à 21 heures, les premières AM franchissent silencieusement le dernier champ de mines ami. La pleine lune vient dé se lever. Eclairée dans le dos, chaque AM projette une longue ombre couronnée par celles du tireur et du chef de voiture assis sur les volets supérieurs de la tourelle. Le déplacement doit donner l'impression d'une marche de quelques troupeaux de bêtes antédiluviennes. Les oscillations que les aspérités du terrain impriment aux véhicules, les grognements des moteurs qui s'emballent et peinent par moments dans le sable ou le fech-fech renforcent encore cette impression.

Voici le rocher en meule de foin de la Quaret-ez-Zugaline. Les AM et les Conus-Gun se remettent en colonne pour traverser l'étroit col qui livre un passage au sud de Quaret. Bientôt on commence à distinguer les poteaux télégraphiques de la ligne qui longe le Trig El Barrel qui d'El Dabaa conduit à la dépression de Maghra.


Bataille d'El Alamein

Tout d'un coup, à notre droite, le ciel s'embrase et un tonnerre éclate. Il est 21 heures 40. Les huit cents pièces de l'artillerie de la VIIIe Armée ouvrent simultanément le feu sur les positions des batteries de la Deutsche-Italienische Panzer Armee Afrika. Le coup d'oeil est magnifique. A notre droite, et en arrière, c'est le scintillement incessant des coups de départ, devant nous le vacarme et le feu d'artifice des arrivées, ponctués par des gerbes de flammes qui indiquent les dépôts de munitions ennemis qui sautent.

Soudain, de nouveau un silence qui paraît encore plus oppressant après le déchaînement qui l'a précédé. La première phase de préparation est terminée. Les artilleurs changent de positions. Très loin derrière nous, deux colonnes lumineuses s'allument dans le ciel. Ce sont deux projecteurs dont les faisceaux verticaux permettront aux artilleurs de déterminer exactement leurs nouvelles positions.

De nouveau, au Nord, une série d'éclairs, suivie du tonnerre des départs. Le silence n'a duré que dix minutes. Les vingt-cinq pounders commencent à pilonner les positions de l'infanterie ennemie.

En face de nous, sur le ciel de plus en plus éclairé par la lune qui monte et par les arrivées des obus, le pin de sucre d'El Himeimat et la dentelle de Nagb El Rahla, commencent à se découper de plus en plus. Tout est encore silencieux' chez l'ennemi.

Un ronronnement régulier des moteurs se perçoit derrière nous, s'enfle en passant au-dessus de nos têtes et s'atténue vers l'ouest. C'est la Western Desert RAF qui va dire son mot dans la bataille qui s'engage. Les squadrons de bombardiers se dirigent sur El Himeimat. Quelques instants plus tard, un pandémonium se déchaîne devant nous. Aux éclatements des bombes à terre répond un violent tir des armes antiaériennes. Des points de suspension verts, blancs, rouges montent dans le ciel, donnant l'impression d'un magnifique feu d'artifice.

Cependant les AM de tête s'arrêtent. Le premier champ de mines est atteint. Les sapeurs nous rejoignent et à la baïonnette commencent à fouiller le terrain. Bientôt les premières mines sont déterrées et la tresse blanche est déroulée pour marquer les limites de la brèche en voie de création. Tous travaillent en silence. Soudain, le miaulement des arrivées d'obus. Une salve s'abat sur le champ de mines à quelques deux cents mètres au nord de la brèche. Un poste de surveillance a signalé notre présence à l'artillerie ennemie. Le travail continue et vers minuit l'escadron Morel Deville et un peloton d'autos-canons franchissent la brèche. Ils sont suivis par les légionnaires et leurs camions tractant les pièces antichars. Le PC de la Colonne Volante et un peloton d'autos-canons restent à proximité de la brèche pour empêcher toute manoeuvre éventuelle de l'ennemi.

Le deuxième champ de mines est bientôt atteint et les blindés restent entre les deux champs de mines à patrouiller entre le piton d'El Himeimat et le bord de la dépression de Quattara, déjà surveillée par la Compagnie Divry.

La 13e Demi-Brigade continue seule sa progression en direction de Nagb El Rahla. Retardée par lès difficultés du terrain, elle n'atteint le haut de l'escarpement que vers 4 heures 30 alors que le jour commence à poindre. Ses armes antichars sont incapables de franchir la pente raide qui donne accès au plateau et au moment ou l'infanterie débouche sur celui-ci, l'ennemi lance une contre-attaque du Panzer Groupe Kiel. La 13e Demi-Brigade est rejetée au bas de la pente, poursuivie par les tirs des blindés allemands. Heureusement ceux-ci sont arrêtés par l'escarpement et il leur faut un certain temps avant de descendre dans la plaine par quelques rares passages aménagés. Aussi les Spahis ont-ils le temps d'intervenir au 25 et au 75 et couvrir le repli de la Légion.

Cependant au sud, d'autres éléments allemands tentent de remonter de Quattara pour couper la retraite des légionnaires. Ils se heurtent au détache ment Divry et à la gauche de l'escadron Morel Deville. Une série de duels s'engage entre les deux adversaires. Une AM prend à partie avec son canon de 25mm. un char Grant que les Allemands ont dû récupérer lors de la bataille de Knighstbridge. A six cents mètres, on voit ses obus ricocher sur le blindage du char qui s'arrête et riposte avec son 75 mm. sous casemate. Au dix-septième obus, une légère fumée sort de la tourelle du char qui fait demi-tour et va se cacher dans un creux du terrain.

L'ordre de repli est donné à la Légion. Les Spahis doivent couvrir le mouvement. Les Conus-Guns, pour qui c'est la première épreuve du feu, font merveille. L'ennemi, surpris par cet engin nouveau, n'ose pas s'y frotter et se contente de poursuivre l'infanterie par des tirs de plus en plus lointains.

Des véhicules amis et ennemis flambent un peu partout. La fumée noire de l'essence se mêle aux éclatement blancs des obus. Des camions à munitions sautent. Des blessés sont ramenés en arrière sur Jeeps. Un char rapporte le corps du Lieutenant-Colonel Amilakvari atteint d'un éclat d'obus à la t&e. Le chef prestigieux de la 13e Demi-Brigade devait rendre le dernier soupir au PC de la Colonne Volante au moment même où il était chargé dans une ambulance pour être évacué. Même dans la mort, le visage racé de ce prince géorgien a gardé son demi-sourire désabusé, ce sourire qui voulait dire qu'une vie ne vaut d'être vécue que si l'on est prêt à la donner pour un idéal. Cet idéal pour lui c'était l'honneur de son pays d'adoption: la France.

Vers midi, le combat est fini. L'ennemi, préoccupé par ce qui se passe plus au Nord, ne cherche pas à poursuivre l'avantage acquis. D'ailleurs l'attitude résolue des Spahis et des Chasseurs de Divry, l'incite à la prudence.

Progressivement, les Spahis et les chars rompent le combat et se replient vers l'est. Le gros de la Colonne Volante se rassemble derrière la crête de la côte 151, à l'abri des tirs de l'artillerie italienne. De là, il est possible de surveiller toute la plaine entre El Himeimat et Quattara.

Dans la matinée du 24 octobre, se place un incident tellement caractéristique de l'esprit dans lequel se déroulaient les combats en Libye, qu'il est difficile de le passer sous silence.

Le peloton d'A. M. du Sous-Lieutenant Candy était chargé de couvrir au nord l'opération de la 1re Brigade et d'assurer la liaison avec la 7e Division Blindée Britannique qui attaquait en direction de Deir Munassib. A l'aube du 24 octobre, le peloton se trouve à quelque mille cinq cents mètres à l'est d'El Himeimat. Dès le lever du jour, il est violemment pris à partie par l'artillerie italienne. Le Sous Lieutenant Candy est tué et ses hommes se replient d'environ un kilomètre après avoir enterré sommairement leur chef de peloton. A l'issue du combat entre l'EI Himeimat et Quattara, le peloton est rappelé par radio et rejoint la côte 151 vers midi. Le sous-officier adjoint rend compte de la mort de son chef de peloton et de son enterrement dans le no man's land. La tradition des Spahis interdit d'abandonner les blessés et même les morts. Aussi le peloton reçoit-il l'ordre d'aller rechercher le corps de son chef. Arrivé sur les lieux, le peloton se fait arroser par l'artillerie italienne. Les hommes descendent néanmoins de leurs engins et commencent à déterrer le corps de leur officier. Aussitôt le tir cesse et le travail ainsi que le repli s'effectuent sans être aucunement gênés.

Quinze jours plus tard, le colonel, commandant l'artillerie de la Division Pavia qui occupait El Himeimat, est fait prisonnier par les Spahis. Au cours de l'entretien qui lui est accordé par le commandant de la Colonne Volante, la conversation glisse sur les récents combats et en particulier sur les événements du 24 octobre.

Il demande entre autre la raison du retour dans l'après-midi du peloton qui opérait à l'est d'El Himeimat. Mis au courant des circonstances qui ont provoqué ce mouvement, il dit s'être rendu compte de son observatoire que le peloton revenait pour chercher un corps et avoir donné l'ordre d'arrêter le tir. Ainsi, comme le dit le Brigadier Général Desmend Young dans son étude sur Rommel, au désert la guerre totale n'a jamais compté les traditions chevaleresques parmi ses victimes.

Pour beaucoup de spahis et de chasseurs, le combat d'El Himeimat a été le baptême du feu. Pour tous c'était le premier contact avec la forme moderne de la guerre, pour tous aussi le premier engagement contre l'Allemand.

Quelles furent les réactions de ces hommes ?

Certes, au moment où, dans les premières lueurs du clair de lune, les véhicules de combat franchissaient notre champ de mines le plus avancé, et pénétraient sur un terrain inconnu, un peu d'angoisse étreignit certains coeurs. Lorsque les premiers obus ennemis s'abattirent à proximité des AM de tête, dans certaines gorges une boule monta lentement et saisit le larynx rendant la respiration difficile et la parole rauque. Certains gestes un peu plus brusques, maladroits par suite d'un tremblement qui agitait les doigts, trahissaient l'angoisse. La peur existe chez l'homme et seul l'ignore celui qui n'a jamais connu le danger. Mais très rapidement, l'angoisse fit place chez tous à un sentiment de soulagement. Depuis plus de deux ans, la plupart de ces hommes attendaient ce moment. Pour l'atteindre, ils ont abandonné leur foyer, leur pays, les êtres qui leur étaient chers. Ils ont mené une vie de proscrit, ils ont entendu et lu les injures que le pays officiel leur adressait, certains ont combattu, à contre-coeur, leurs camarades et amis de la veille. Tous leurs gestes, toutes leurs paroles, toute leur vie depuis leur passage à la "dissidence" ne pouvaient avoir un sens, se justifier, que s'ils aboutissaient au combat, à la lutte brutale contre l'ennemi qui occupait la France. Le geste de révolte contre la lâcheté des uns, la veulerie des autres, l'indifférence et l'égoïsme de la masse ne pouvait devenir un acte que s'il était sanctifié par le combat et le sacrifice. Il semble que dans cette nuit du 23 au 24 octobre 1942 chaque combattant de la Colonne Volante se rendait plus ou moins compte de l'importance du moment qu'il allait vivre.

Aussi à l'aube, lorsque les Panzers débouchèrent dans la plaine, il ne s'agissait plus pour chacun que d'accomplir les gestes auxquels les séances d'instruction qui paraissaient si fastidieuses hier encore, l'ont préparé. Charger et pointer l'arme, appuyer sur la détente, conduire son véhicule en évitant le terrain mauvais ou suspect, placer son véhicule dans les meilleures conditions pour tirer, faire fonctionner son poste radio, régler le tir, telles étaient les seules préoccupations de chacun. L'exécution de ces quelques gestes simples et coutumiers, replace l'homme dans une ambiance familière qui efface les émotions de la situation nouvelle.

La combinaison du complexe de "combattre à tout prix" et des réflexes acquis permit à chacun de garder au combat le calme et d'accomplir très simplement, sans s'en apercevoir même, des actes qui vus à distance paraissent justiciables de grands mots d'héroïsme, d'abnégation, de sacrifice, etc..., et qui pourtant n 'étaient qu'aboutissement logique d'un état d'âme que chaque combattant de la France Libre a su créer en lui.

Lorsque dans l'après-midi du 24 octobre, les unités de la Colonne Volante s'étaient regroupées dans quelques creux de terrain du no man's land, marquant ainsi la volonté de ne pas abandonner le terrain conquis, le sentiment qui dominait chez tous était celui d'une délivrance. L'obsession du combat était satisfaite. Certes quelques camarades manquaient. Les uns ont dû être évacuée vers des hôpitaux anglais d'où ils reviendront peut-être un jour. Les autres, enveloppés d'une toile de tente ou une couverture maculée de sang, étaient couchés pour toujours sous une mince couche de sable. Mais personne ne faisait trop attention aux vides creusés. Au fond les absents n'étaient pas à plaindre. Le principal n'était-il pas d'entrer au combat. La façon dont on en sortait n'avait pas beaucoup d'importance pour ces hommes pour qui le combat était une idée fixe depuis des années.

Tel était l'état d'âme de ces hommes comme le brigadier-chef P..., qui, un éclat d'obus dans la poitrine, distribuait à ses camarades ses provisions de cigarettes et de chocolat en leur disant "Prenez ça, moi je n'en ai plus besoin", ou le sergent A..., qui, ayant reçu dans les yeux de la limaille d'un éclat d'obus, refusait de se faire évacuer sous prétexte que même aveugle, il pourrait encore servir un poste radio.


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Dernière mise à jour le jeudi 07 février 2008


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