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Des Belges

 

Le récit de Léon Terlinden

 

Pressentant l'approche de la guerre, Léon Terlinden abandonne une candidature en Philosophie et Lettres pour entrer au 2ièmeLanciers. Attaché à l'état-major de ce régiment pendant la campagne de Belgique, il refuse de cesser le combat après la reddition de l'armée. Il passe par Dunkerque, Douvres, Poitiers et Bayonne avant de regagner l'Angleterre où il devient mitrailleur de bord à la R.A.F. Il sert à la chasse de nuit, participe à la Bataille de l’Atlantique sur SUNDERLAND, à celle de Berlin sur LANCASTER aux PATHFINDERS (marqueurs d’objectifs). Décoré de la DISTINGUISHED FLYING CROSS, il termine la guerre comme Squadron Leader (major aviateur) et dès 1948 part s'établir en Colombie Britannique. En 1971 S.M. le Roi Baudouin lui accorde le titre de baron. Malgré de longues années au Canada, il a conservé la nationalité belge.

Le Steamship Léopold II

Le 20 juin 1940.

Les rues de Bayonne me réservent des surprises. Une jeune fille, vibrante d'émotions, me saute au cou ! Margot Dupuit, dont le père était ministre de l'Uruguay à Bruxelles, est ici avec sa famille. Ils partiront pour Lisbonne demain matin. Si je parviens à obtenir un passeport, ils me prendront comme chauffeur de leur mission. Le consulat de Belgique n'est qu'à deux pas de leur hôtel...

"Aller en Angleterre par le Portugal pour continuer à combattre ? Mais vous êtes un déserteur, monsieur. Il est hors de question de vous octroyer un passeport..."

Mon cœur, soudain, est plein de haine. Pointant de l'index vers le drapeau tricolore accroché dans un coin du bureau, je tiens tête au consul honoraire.

"Déserteur ? Vous en avez du culot! Pourquoi ne remplacez-vous pas ce drapeau par une grande croix gammée ?"

La discussion s'envenime. Il se tourne vers une secrétaire qui nous écoutait bouche bée: "Appelez la police". Décidément un patriote. J'ouvre ostensiblement la gaine de mon pistolet, pose la main sur la crosse et sors à reculons vers l'escalier. Avant d'en dégringoler les marches étroites, je lui lance: "Vous êtes un salaud !".

Un changement d'air me paraissant prudent, je file vers le port où plusieurs steamers vont bientôt appareiller, les uns vers le Portugal et l'Espagne, d'autres à destination de ports africains. Ils sont tous bien gardés: ici un gars basané refuse de me laisser monter à bord, là un galonné me somme de quitter le quai. Si je n'étais pas en uniforme... Si je disposais d'une somme suffisante pour soudoyer un matelot... Si...!

Je me dis: "Tu perds ton temps mon vieux, va chercher ailleurs."

Un bataillon polonais passe en bon ordre. Je leur emboîte le pas dans l'espoir qu'ils marchent vers un navire mais ils s'engouffrent dans le vélo drome qui leur sert de cantonnement. Aucun succès aux agences maritimes. A la tombée du jour, je trouve refuge dans un wagon de marchandise. Le froid m'en chasse à quatre heures du matin. Saisi de vagues de grelottement, je marche d'un pas énergique, me battant vigoureusement le dos.

"Vous avez l'air congelé, l'ami. Accompagnez-moi donc ! Il y a une boulangerie tout près d'ici où vous saurez vous réchauffer."

Ce pandore qui sort de l'ombre ne me tend-il pas un piège afin de m'amener en douceur à l'amigo ? (prison en argot typiquement bruxellois). Mais non, c'est un brave homme. La boulangerie est devant nous. Il y est comme chez lui, la patronne est sa sœur !

Sommeillant près du four, je respire une délicieuse odeur de pain frais. A sept heures, la boulangère me donne un bol de café et des brioches croustillantes.

Je regagne le centre de la ville à l'heure où les échoppes commencent à ouvrir leurs portes. Les rues sont déjà pleines de monde. Deux uniformes bleus clairs... des aviateurs belges !

Echange d'informations avec le capitaine baron René Lunden et le lieutenant Emmanuel De Vuyst, arrivés en auto ce matin même, qui, eux aussi, cherchent le bon filon pour gagner la Grande-Bretagne.

Nous convenons de poursuivre nos démarches séparément et de nous retrouver vers onze heures.

Je dépense les quelques francs qui me restent dans une épicerie bien achalandée où je trouve un beau morceau de salami, de la viande en boîte et des sardines. Je viens de payer lorsque, derrière moi, un gosse crie d’une voie aiguë "Regarde, maman, ils sont de l’école militaire".

L’accent n’est pas du midi ! Je me retourne et aperçois six sous-lieutenants, lion d’or sur écusson noir, examinant la vitrine de la boutique. Ganté, botté, casquette impeccable, ils flânent comme des collégiens en vacances, avec valisettes ou baluchons à la main. Par contraste un mois de barbe me confère une gueule de pirate ! Les présentations sont vite faites : Pierre Neuray…Van Vyve…Jacques Wanty…Robert Hynderick de Theulegoet…Guy de Patoul…Marcel Haes.

Ce dernier est un ancien condisciple de l’école primaire des frères des écoles chrétiennes ! Je leur donne le même avis dont j’ai fait profiter Lunden : "N’aller pas au consulat…l’atmosphère y est malsaine" Puisque l’union fait la force, ils m’accompagnent au rendez-vous fixé par les aviateurs. Le Capitaine Lunden a de bonnes nouvelles : la capitainerie du port lui a signalé l’existence d’un paquebot belge qui attend la marée haute de ce soir pour appareiller. L’heure du déjeuner est maintenant sans aucune importance. Nous partons d’un pas accéléré vers l’avant port. De loin, nous distinguons nos couleurs et commençons à courir vers le Léopold II, amarré à l’extrémité d’un quai, presque à la sortie de la rade. Le capitaine Lunden en tête de file, nous gravissons le plan très incliné de la planche d’embarquement. Un individu, qui se donne le titre de "Chef de la sécurité" lui barre le passage à hauteur du pont.

"Personne n’est admis à bord dit-il. Ce navire est affecté pour une mission spéciale. Veuillez redescendre à quai"

Ce cuistre n’impressionne aucunement notre chef de file.

"Cher monsieur, vous n’avez aucune autorité à Bayonne. Au besoin, nous réquisitionnerons ce bâtiment. Maintenant, ôtez-vous de mon chemin et conduisez-moi auprès du commandant de bord"

Face à un groupe bien déterminé, l’outrecuidant personnage recule et nous prenons pied sur le pont.

Le Léopold II a été "loué" par une trentaine de personnes qui veulent se rendre à Londres. Le navire faisait route vers Anvers, venant d’argentine, avec une cargaison de maïs et de jambons en boîte, lorsqu’un message de ses armateurs l’avait amené à Bayonne. Une partie de l’équipage informée par la radio de la situation militaire, vient de quitter le navire, refusant de reprendre la mer et décidant de rentrer en Belgique par la route.

Le commandant du Léopold II comprend fort bien qu’il lui est impossible de se débarrasser de nous, mais il déclare à Lunden que nous devons nous munir de provisions suffisantes pour huit jours de voyage car les ressources du bord sont insuffisantes pour subvenir à nos besoins.

Lunden se méfie d’un piège. Nous resterons à bord tandis qu’il ira en ville avec De Vuyst pour y acheter des vivres et en ramener sa voiture. En effet il a remarqué qu’un quartier-maître dirige la manœuvre d’un palan qui hisse une automobile à bord.

Plusieurs autres voitures attendent leur tour sur le quai. Un second palan amène d’énormes filets bourrés de malles et de valises. Qui sont les commanditaires de ce navire, ces rares privilégiés auxquels nous nous imposons comme compagnons de croisière ? Pour commencer, il y a trois membres de la Chambre des représentants : Mme Isabelle Blume, MM. Max Buset et Camille Huysmans. Ils sont accompagnés de leurs familles, familiers et amis. Le violoniste Désiré Defauw est du groupe. Quelle coïncidence ! Son gendre et sa fille m’ont hébergé il y a trois jours…Egalement un M. O. Bécu, secrétaire de l’Union des officiers de la marine marchande ; M. Eric Thornton, un Anglais qui dirigeait une agence maritime à Anvers, une Française, Mme Weill qui me donnera son adresse londonienne "…aux bons soins de l’attaché financier de France au N° 1 Hyde Park Corner". Il y a même un homme d’un âge fort respectable qui partagera une cabine avec une femme et sa maîtresse. Parmi les bagages qui s’amoncellent sur le pont, plusieurs coffres et de nombreuses valises sont la propriété d’un couple qui se distingue par son élégance : lui se dit autrichien, elle alsacienne.

Lunden est de retour. Il ramène des provisions…tout ce qu’il a su trouver dans les magasins presque dénudés de marchandises, dit-il.

Nous l’aidons à porter quelques valises tandis que De Vuyst apporte une mitrailleuse et plusieurs chargeurs, arme allemande qu’ils ont enlevée d’un avion ennemi abattu en Belgique.

Il ne reste à quai que la voiture d’un député et la sienne. A ce moment, quelques réfugiés arrivent à hauteur du navire. Ce sont des Belges, porteurs de "billets de passage" estampillés par les services du port.

Le très vigilant chef de la sûreté se porte à leur rencontre et les prie de patienter quelques moments afin que l’équipage puisse préparer la place nécessaire pour les accommoder. Ce salaud ne remet pas plus tôt les pieds sur le pont qu’il donne ordre à un groupe de matelots de ramener à bord la planche d’embarquement.

Presque simultanément arrivent un camion et plusieurs automobiles d’où débarquent d’autres compatriotes conduits par notre consul honoraire qui n’a appris que fortuitement la présence au port d’un bâtiment belge.

Le consul interpelle un officier du Léopold II qui, pour toute réponse, hausse les épaules et lui tourne le dos. Alors le consul tonitrue, exige, menace…mais en vain. Il n’a plus d’interlocuteurs. Finalement, il commet l’erreur stratégique d’annoncer qu’il va demander l’intervention des autorités portuaires.

Pour toute réponse, les amarres sont larguées et le navire commence à s’écarter du quai. C’est alors que le drame se corse ! D’une puissante voiture qui vient de s’arrêter derrière les réfugiés, sortent plusieurs députés qui se mettent à héler leurs collègues :

"Eh ! Max ! Kamiel…Attendez…Revenez…d’autres nous suivent…"

Ce n’est peut-être pas fort gentil d’abandonner les copains mais si on les écoute, tous ces gens dont le nombre augmente continuellement, ces gens devenus surexcités et furieux vont se ruer à bord…et de plus, d’un moment à l’autre le consul va revenir en compagnie d’un officiel aux ordres duquel le pilote français sera bien obliger d’obtempérer.

Ce dernier est prié de manœuvrer pour prendre le large.

"Mais, fait-il observer, la marée n’est pas suffisamment haute pour nous permettre de sortir de la rade"

Un de nos parlementaires lui dit alors : "La Buick qui est restée à quai est une voiture neuve. Si nous partons immédiatement, elle est à vous…En voici les clefs"

L’offre est convaincante…L’hélice tourne au ralenti et le navire s’éloigne. Par mégaphone, on crie aux copains de "prendre place à bord de la vedette qui tantôt ira reprendre le pilote au large de Saint-Jean-de-Luz. Celle-ci ou toute autre embarcation. On vous attendra pendant une heure…

"Le Léopold II va s’ancrer au milieu de la rade où il attend que la marée montante lui permette de franchir la barre ensablée qui restreint normalement l’accès du port de Bayonne aux bâtiments d’un certain tonnage.

Mais non, pas en vain ! N'as-tu pas vu les 17 français qui montaient à bord et Laborde qui a bien failli rester dans le bateau du pilote !

Lorsque, au début de la soirée, une petite embarcation vient cueillir le pilote, personne n’est au rendez-vous. Comme convenu, le Léopold II attend près d’une heure, mais en vain.

Vers huit heures du soir, ce 21 juin, nous quittons les eaux territoriales françaises et mettons le cap vers l’ouest.

Dès le début du voyage, Lunden offre au capitaine de nous faire partager le quart des officiers de service sur la passerelle, car le nombre réduit des membres de l’équipage ne suffit plus pour adjoindre à la vigie habituelle les guetteurs que demande la sécurité d’un navire voguant sur une mer patrouillée par des sous-marins hostiles. Manu De Vuyst et lui-même prennent ensemble le premier quart, à l’aube du 22 juin.

Ils prennent avec eux la mitrailleuse allemande et les munitions, geste plus symbolique que pratique. C’est presque simultanément que la même idée leur vient à l’esprit : l’arme est-elle en bon état de fonctionnement ? La plus simple manière de s’en assurer est de tirer quelques rafales.

Inoubliable ! Pourtant Cordier et Laborde n'en parlent pas du tout.

Aussitôt dit que fait…Les passagers, non prévenus et réveillés en sursaut, se précipitent vers les barques de sauvetage. Spectacle inoubliable !

Huysmans est en robe de nuit et porte un long bonnet de coton. Defauw, en pyjama, serre sur son cœur un étui à violon ; tel autre a piteuse mine sans ses dentures. Dans le camp des femmes, c’est la panique.

Les coupables expriment leurs regrets et promettent de ne pas récidiver. Beaucoup moins amusant est la découverte faite le lendemain à midi par le capitaine qui vient de faire le point au sextant. Le timonier a fidèlement tenu le cap indiqué par la boussole, mais notre position est dangereusement incorrecte. Personne n’a songé à l’effet qu’à sur l’aiguille aimantée la masse métallique de la mitrailleuse…

Le même jour un des commanditaires décide que la présence d’hommes en uniforme militaire sur le pont est une menace pour la sécurité collective.

Un commandant de sous-marins les observant au périscope, dit-il, pourrait prendre le Léopold II pour un transport de troupes et le torpiller illico…

Nous sommes sommés de revêtir un tablier ou une salopette chaque fois que nous devons prendre le frais.

Dormant dans la cale à grains, nous découvrons que le maïs n’est pas un mauvais matelas. Les membres de l’équipage et particulièrement le second mécanicien, un Anversois nommé Eugène Kestelle, font de leur mieux pour nous rendre le passage moins inconfortable.

Le cuisinier, très discrètement, nous invite à visiter sa cambuse où il nous sert alors de la soupe et du café.

Sur le pont où des chaises longues ont été installées, un petit groupe sable le champagne et grignote des rôties au pâté de foi gras, courtoisie du "pauvre réfugié autrichien" dont un des coffres ne contient que des victuailles et du champagne.

Kamiel Huysmans et l’Anglais Thornton sont les seuls à maintenir le contact social avec nous.

En fait "Onze Kamiel" s’avère être le parfait compagnon de voyage. Causeur agréable, d’une culture étendue et d’une remarquable vivacité d’esprit, il s’intéresse à tous et à tout.

Celui là, par contre, Laborde l'a vu aussi, mort et noir dans sa barque. Pour Laborde, la guerre a commencé ce jour là.

Le troisième jour, un guetteur signale un canot flottant à la dérive assez loin à bâbord.

Le capitaine change de cap dans l’espoir de recueillir des survivants, mais nous arrivons beaucoup trop tard pour son unique occupant. Pour nos camarades de l’Ecole Militaire, qui n’ont pas vécu la campagne de Belgique, ce cadavre est une introduction aux horreurs de la guerre.

Le 24 juin, à la tombée du jour, une corvette de la marine royale apparaît à l’horizon, identifie le Léopold II et lui intime par sémaphore de mettre le cap vers Falmouth, petit port situé à l’extrême pointe des Cornouailles. En fin de matinée, le lendemain, nous ne sommes plus qu’à quelques encablures des quais. Tout le monde est sur le pont, les uns nerveux, d’autres impatients de la lenteur des manœuvres d’accostage.

De Vuyst, flegmatique de nature, allume la pipe qui ne quitte que rarement ses lèvres.

Huysmans s’approche de Lunden, tenant à la main droite un minuscule pistolet.

"Capitaine, je désire vous offrir cette arme qui…" PAN ! Un claquement sec est suivi du son produit par une balle qui ricoche sur une tôle, à quelques centimètres du pied de Lunden, qui, imperturbable, accepte l’arme, en examine un instant la crosse nacrée puis la jette par-dessus le bastingage en disant : "Monsieur le Ministre, cette arme est beaucoup trop dangereuse !"

Lorsque les services de la sécurité – de vrai ceux-là – montent à bord, les civils sont autorisés à gagner Londres, exception faite pour l’"Autrichien" et sa femme, emmenés dans une voiture de police vers une destination inconnue.

On racontera plus tard que c’était deux agents allemands. Toutefois, je n’ai jamais été à même de vérifier la véracité de cette rumeur.

Mes camarades et moi logeons sous la tente pendant deux jours dans un vaste camp militaire.

Finalement, le 27 juin, nous débarquons à la gare de Tenby, ravissante petite ville balnéaire qui a été désigné comme centre de ralliement pour l’armée belge.


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Wanty



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