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Des Belges

 

Le récit de Jacques Wanty

 

Un évadé de Guerre ? C'est celui qui, sans argent, sans papiers, prend, son bâton de pèlerin, profite de la première fenêtre ouverte sur la liberté pour échapper à l'univers concentrationnaire et reprend le combat.

Les premiers se sont évadés de Dunkerque encerclée. Les suivants sur les côtes atlantiques alors que l'envahisseur descendait vers Bordeaux. D'autre ont gagné la Suisse, l’Afrique du Nord, la Suède pour échapper au conquérant. Certains ont ”Volé la liberté” dans un avion anonyme, des marins audacieux ont mis les voiles depuis la Bretagne. Les plus “classiques” ont passé clandestinement la Somme, la Saône, les Pyrénées pour arriver dans une Espagne qui attendit 1943 pour appliquer la Convention de La Haye qui reconnaissait aux évadés de guerre le “privilège” de ne pas être confondus avec les “droits communs” dans des culs de basse-fosse.

Leurs histoires sont dans ces pages, à la mémoire de ceux qui ont fait un choix, à leurs risques et périls, par soif de Liberté, pour relever le gant et prendre la revanche des combats perdus de 1940.

Jacques Wanty :

J'avais moi-même, avec le Centre d'instruction des sous-lieutenants d'artillerie (C.I.S.L.A.), été évacué à Limoux, dans l'Aude. Le C.I.S.L.A. comptait environ huit cents hommes dont trois cents élèves et officiers élèves de l'École militaire, quatre cents à cinq cents chevaux et un important matériel d'artillerie.

Quelques-uns de mes camarades de la 97e promotion et moi envisagions depuis une semaine l'hypothèse d'une capitulation française, quand elle fut annoncée le 17 juin par la voix chevrotante du maréchal Pétain. Six d'entre nous s'étaient engagés mutuellement à ne pas abandonner la partie et à rejoindre l'Angleterre ou l'Afrique du Nord si la lutte s'y poursuivait. La Grande-Bretagne proclamant immédiatement qu'elle ne capitulerait pas, nous nous ancrâmes dans notre résolution et préparâmes notre départ.

Dès le soir du 17 juin, les autorités militaires belges dont nous dépendions firent connaître l'attitude qu'elles adoptaient et dont elles ne se départirent plus. Elle pouvait être résumée comme suit: "Le devoir de tous et de chacun réside dans une stricte discipline. Personne n'a le droit d'initiative individuelle. La seule ligne de conduite tolérable est d'attendre les directives des chefs et de s'y plier sans réserve et sans discussion."

Notre hiérarchie militaire déploya des efforts énormes pour insuffler à tout le C.I.S.L.A. un esprit de reddition et combattre les éventuelles initiatives individuelles de dissidence, qu'elle semblait redouter bien plus qu'elle n'avait redouté la défaite.

Le bagage intellectuel de nos chefs, aux échelons supérieurs en tout cas, semblait limité à la connaissance littérale et passive des règlements militaires. Comme aucun de ceux-ci ne prévoyait la conjonction de défaite militaire et d'effondrement politique que nous vivions, ils se trouvaient complètement désemparés dans une situation qui les dépassait et à laquelle rien ne les préparait. Ils s'en tenaient à une idée simple: tout le monde devait rester groupé et attendre les ordres. De qui ? Peu importait, en attendant ceux des Allemands.

Une pression allant jusqu'au chantage s'exerçait sur les élèves du C.I.S.L.A. de deux façons.

On invoquait d'abord la discipline formelle; notion rassurante et éprouvée.

Plus subtilement, on nous suppliait de ne pas parjurer notre serment au roi, argument qui toucha beaucoup d'entre nous. Mais les six membres de notre groupe ne croyaient pas que la fidélité au roi pût consister en une reddition à l'agresseur et au nazisme. Ils ne croyaient pas qu'une action de résistance individuelle fut une infraction à la Constitution et aux lois du peuple belge.

Nous partîmes à six de Limoux vers Bayonne, dans la matinée du 19 juin, dans un grand taxi affrété depuis la veille. Nous avions établi de faux papiers, des ordres de mission dépourvus de toute crédibilité mais tamponnés du sceau officiel du C.I.S.L.A., que nous avions dérobé. Nous étions en uniforme, pistolet G.P. au côté, munis de bagages légers.

Voici les six noms des membres du groupe: Guy de Patoul, Marcel Haes, Robert Hynderick de Theulegoet, Pierre Neuray, André van Vyve, Jacques Wanty.

Partaient en même temps vers Bordeaux Henri Marchal et Adolphe Meny, également de la 97e promotion, en moto; mais nous ne le saurions qu'en les retrouvant au pays de Galles. De tout le C.I.S.L.A. il n'y avait à ce moment que ces huit départs. Nous fûmes tous portés déserteurs et nos dossiers connurent un début d'instruction.

Parallèlement, quelques aviateurs belges quittaient aussi le sud de la France.

Avec une incroyable détermination, nos chefs s'étaient évertués à enrayer les velléités de combativité qui existaient pourtant chez beaucoup. Ils nous avaient affirmé qu'un avenir souriant nous attendait en Belgique et que personne ne risquait de devenir prisonnier de guerre

Au cours des mois qui suivirent, les effectifs du C.I.S.L.A. s'effilochèrent, et bien d'autres de nos camarades prirent les uns après les autres la route de l'évasion. Mais celle-ci passait désormais par l'itinéraire classique et périlleux de l'Espagne et du Portugal. Le créneau moins difficile ouvert pendant une semaine s'était définitivement referme.

En septembre 1940, les officiers élèves du C.I.S.L.A. qui avaient observé l'esprit de discipline tant invoqué et fait confiance à leurs chefs, soit un peu plus de la moitié du total, se virent un jour entasser dans un train qui ne s'arrêta qu'en Poméranie. Ils restèrent cinq ans derrière les barbelés. Les autorités militaires belges avaient dépensé une énergie considérable pour remettre à la Wehrmacht un nombre de prisonniers aussi élevé que possible, ainsi que du matériel et des chevaux en bon état.

Notre taxi mit deux jours pour faire le trajet de Limoux à Bayonne, soit un peu plus de quatre cents kilomètres, avec étape à Lourdes. Au moment où nous quittions Limoux, une chicane était mise en place sur la route, par ordre des autorités belges. Nos faux ordres de mission furent contrôlés treize fois, toujours avec succès, par des gendarmes français démotivés et indifférents.

La ville de Bayonne était envahie par des flots de réfugiés de toute provenance qui remplissaient places et rues, et assiégeaient les bâtiments publics. Une rumeur confuse montait de toutes parts. Nous avions repéré la nature, l'importance de la fonction de commandant militaire du port. Nous décidâmes de nous adresser à lui en clair et de lui demander son concours. Ce commandant était un colonel français du génie. Il fut pour nous charmant et encourageant, nous disant: "Je suis heureux de faire pour de jeunes camarades ce que je ne suis pas en mesure de faire pour moi-même, eu égard à mes fonctions. Félicitations et bonne chance." Il fit inscrire sur nos cartes d'identité l'inscription magique "Se rend en Angleterre", dûment tamponnée de son cachet, et signa. Il fit également marquer de son sceau nos faux papiers. De plus, il nous informa de la présence à quai dans l'estuaire de l'Adour, à plusieurs kilomètres en aval de Bayonne, d'un cargo belge qui arrivait justement d'Argentine. Il s'agissait du Léopold Il, appartenant à l'armement Deppe. Nous nous y rendîmes sans tarder.

Une centaine de politiciens, de fonctionnaires et de syndicalistes belges s'y étaient déjà embarqués; une dizaine de voitures automobiles privées étaient déjà amarrées sur le pont. Le plus important de ces personnages était Kamiel Huysmans, bourgmestre d'Anvers et président de la Chambre, le seul sympathique et le seul apparemment combatif de tous. Les autres ne pensaient visiblement qu'à se mettre à l'abri.

Terlinden dit qu'il vous a rencontré avant et que ce sont les aviateurs qui ont trouvé le Léopold.

Notre groupe de six fut accepté sans réticence mais visiblement sans joie. Il fut bientôt rejoint par trois autres militaires belges: deux aviateurs, Lunden et De Vuyst, et Terlinden, journaliste réserviste des lanciers, qui s'était déjà échappé à Dunkerque. Ils amenaient avec eux une mitrailleuse démontée d'un avion allemand abattu, et une grande quantité de munitions; ce serait la seule défense de notre navire.
La Nomenklatura politicienne belge, première occupante du bateau, dut toutefois encore accepter une soixantaine de militaires polonais, avec leurs armes individuelles, quelques Tchèques, quelques citoyens britanniques.

Cordier l'a pris pour un ministre

Un directeur général du ministère de la Justice, déguisé en marin, posté à l'entrée de la passerelle, s'était assigné la fonction de contrôle des candidats-passagers, dont le nombre commençait à se gonfler sur le quai. Il réussit à en écarter un maximum. Considérant qu'un des objectifs de guerre de la Wehrmacht était sa propre personne, il offrit sa voiture, une superbe Packard, au pilote du port pour le persuader d'avancer le départ, et il eut gain de cause.

Tant que ça !

Le bateau leva l'ancre en fin d'après-midi du vendredi 21 juin avec quelque quatre cents passagers à bord ; il eût aisément pu en contenir trois à quatre fois plus.

Tu n'as donc pas vu le mort dans sa barque !

La traversée de deux jours et deux nuits se déroula sans histoire, jusqu'au débarquement au port de Falmouth, en Cornouailles. La prudence avait été de rigueur au sein de la micro Nomenklatura. Dès le premier matin, une délégation vint demander aux Belges et aux Polonais en uniforme de bien vouloir se tenir à l'écart des bastingages, de peur qu'un sous-marin allemand nous prenne pour un transport de troupes". [sic]. Une violente tempête, qui se leva le second soir, mit hors de combat ce joli monde.

Au débarquement à Falmouth l'accueil fut charmant, et le contrôle inexistant. Après vingt-quatre heures de passage par un camp de transit, les neuf militaires belges furent envoyés par train, via Plymouth, au camp de regroupement belge de Tenby, dans le sud-ouest du pays de Galles.

Précisions de Jacques Wanty


sur "Livres de Guerre"

Dans son livre "Combattre avec la Brigade Piron" Jacques Wanty raconte également son départ de Bayonne à bord du Léopold II et il nous donne un autre éclairage sur l'escale à Bayonne du Léopold et sur l'ambiance à bord.

Jacques Wanty :

On comptait également une soixantaine de Polonais avec leurs armes individuelles, quelques tchèques, des civils belges, quelques citoyens britanniques, des Juifs de nationalités diverses, très peu de Français.

Il y avait à ce moment à bord, ce qui ne simplifiait pas les choses, un conflit social. Le bateau venait à peine d'arriver d'Argentine et l'équipage tenait à descendre à terre, pour se défouler et se distraire. La guerre et l'approche allemande n'étaient aux yeux de la plupart des marins que contingences secondaires. L'essentiel était ailleurs: les bars et les filles de Bayonne, les uns et les autres très sollicités ce jour là.

Les marins voulaient bien reprendre la mer après leur virée réglementaire pour aller n'importe où, mais en tout cas pas tout de suite. Les dirigeants du syndicat des marins, que le ciel avait fait embarquer comme passagers sur le Léopold II, s'évertuaient à coup de de jurons et de promesses à tenter de calmer les esprits et d'amener leurs camarades de l'équipage à des sentiments plus coopératifs. Peine perdu, les autres ne voulaient rien savoir. La consternation était générale.

Après deux ou trois heures de discussions enflammées dans tout les coins du navire, une grande victoire tactique fut obtenue de haute lutte; les hommes des machines acceptaient maintenant de partir sur le champ, mais les hommes du pont et de la timonerie s'y refusaient toujours. Le capitaine tenait avec les premiers, et le second avec les contestataires. Ces deux officiers s'invectivaient âprement d'un bout à l'autre du navire en un flamand rocailleux et patoisant, devant les réfugiés sidérés. De nombreux passagers, militaires et civils, dont nous étions, proposèrent leurs services pour aider à la manoeuvre, ils furent aussitôt acceptés.....


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