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Les mémoires de Georges Desmarais

 

Incident franco-italien à Gibraltar

 

Après quelques jours à Greenock où Barbara fit plus ample connaissance avec mes camarades de l'Aconit, nous repartîmes cette fois en convoi pour Gibraltar et ce voyage fut marqué par deux incident tragi-comiques qui faillirent tourner, le premier en tout cas, au tragique

C'est un fait connu que les gens du Nord de la France et les Breton en particulier n'ont pas beaucoup - disons-le - de sympathie pour leurs frères latins. Parmi ces frères latins les Italiens, surtout depuis Mai 1940, n'occupent pas dans leur coeur une place do choix.
Or, en Avril 1944, quand se situe cet incident, l'Italie avait pendu Mussolini et s'était placée du coté des Alliés, de sorte que ses magnifiques, torpilleurs et croiseurs se trouvaient tout d'un coup de notre cote, Mais la politique est une chose et le sentiment populaire en est une autre. Il faut des années pour effacer certaines humiliations et le mal qu'un peuple a pu faire à un autre pendant une guerre ne s'oublie pas dans une seule génération.
Arrivés à Gibraltar nous avons la surprise de voir amarré a quai le croiseur Italien "Conte di savoia", et notre surprise est plus grande encore lorsque les autorité du port nous donnent l'ordre d'accoster juste derrière eux. Notre Commandant qui, malgré ses petits travers au sujet de la propreté des latrines, est un patriote enragé n'est pas content. Les anglais auraient pu avoir plus de tact quand même ! Nous, les Français libres, qui n'avons jamais cessé de combattre les ennemis
de la France, nous placer dans cet immense port juste à coté de ceux qui, la veille, nous "avaient poignardé dans le dos ! ».
- Si j'en rencontre un dans la rue je lui arrache sa casquette, crie le Commandant après un déjeuner orageux au carré pendant lequel tous les méfaits des "joueurs de mandolines", "mangeurs de macaronis", "pinceurs de fesses" et autres épithètes peu flatteuses sont invoquées.
Les esprits s'échauffent et l'équipage commence à lancer des quolibets aux marins du « Conte di savoia » qui nous regardent comme des bêtes curieuses. Un des nôtres, qui parle l'italien couramment, nous dit qu'il a entendu des cris de "mangeurs de grenouillé » partir de la plage arrière du croiseur.
II est à remarquer que les peuples s'insultent très souvent en passant par leur cuisine. "Mangeurs de grenouilles", de macaronis, de saucisses, de rosbif", etc. etc., dénotant immédiatement la nationalité des « insultés".
Nous sentons que si nous ne changeons pas de mouillage il y aura ;bientôt du grabuge et le Commandant me charge d'aller voir les autorités du Port et de leur demander de nous envoyer au milieu de la baie.
Mais je n'eus pas le temps d'accomplir ma mission car le matelot Cariou notre cambusier de l'Ile de Sein, tout seul dans son youyou venait de créer ce qu'on appelle un "incident diplomatique": il godillait vers l'Aconit en riant aux éclats de toute la largeur de sa bouche édentée et au fond du youyou on pouvait apercevoir un immense pavillon italien !


L'Aconit, dessin de M. F. Médard pour Wikipedia

II monte à bord triomphalement et nous apprenons son histoire. Il avait remarqué,dit-il, qu'une grande vedette italienne, appartenant au croiseur, faisait le va~et~vient entre le bâtiment et le port. Il s'était donc tranquillement glissé dans le youyou au bord et s'était placé sur la route de la vedette. Lorsque celle-ci arriva Cariou avait "fait une fausse manoeuvre" qui le plaçait devant la vedette qui dut ralentir. A ce moment-là de quelques coups de godille bien appliqués il s'était rapproché de la vedette et à la barbe du timonier et des matelots italiens il avait simplement arraché et, pris le pavillon. Cinq minutes plus tard il était à bord de la corvette et offrait au Commandant ce pavillon "pris d 1'ennemi". C'était sans contredit un haut fait d'armes car il y avait une dizaine de matelots italiens dans la vedette et notre bon Cariou était seul dans un petit youyou de trois mètres, manoeuvrant à la godille et il était quand même rentré sain et sauf à bord avec le pavillon italien arraché de la poupe de la vedette! .
Tout l'équipage hurlait de joie et lorsque le Commandant prit le pavillon et le tint déployé, sous les regards ahuris des Italiens à quelques encablures plus loin, et commença d'entonner "La Marseillaise" - ce fut le délire. Tous les officiers et Matelots de l'Aconit se joignirent au Commandant et je crois qu'on devait nous entendre dans la ville de Gibraltar même car - nous avions à peine entamé "Qu'un sang impur abreuve nos sillons.." - qu'un camion rempli de fusiliers marins s'arrêtait sur le quai de le coupée et qu'un officier haut gradé de la Marine Royale britannique, la figure grave et soucieuse, passait la coupée et montait A bord.
I1 fut reçu par le Commandant qui tenait toujours son pavillon à la main. On n'est pas Breton et descendant de corsaires et de pirates pour rien, nom de Dieu!
L'entretien entre l'Anglais et notre pacha dura quelques minutes,  : puis on vit - et les Italiens aussi, je suppose, car ils étaient tous massés sur la plage arrière du croiseur - cette chose extraordinaire :
notre Commandant lava le pavillon italien des deux bras bien haut au dessus do sa tête en se tournant à droite et à gauche, avec les mêmes gestes qu'un boxeur qui a mis k.o. son adversaire, puis à la stupéfaction de tous, il le jeta sur la pont de la corvette et le piétina pendant quelques secondes. Ensuite, saluant le Commandant anglais et criant "'Vive la France, Monsieur" i1 fit demi-tour et s'en fut dans sa cabine.
La Commandant anglais n'eut d'autre ressource que d'appeler l'un des marines qui ramassa et ploya soigneusement le dit pavillon et très dignement tout le monde s'en fut sur le Conte di Savoia ou l'objet volé fut dûment rendu à ses propriétaires. Pendant ce temps-là on entendait de sourdes clameurs s'élever du croiseur italien et nous nous attendions au pire.
Heureusement que les autorités britanniques, agissant cette fois-là avec une célérité inhabituelle, nous demandèrent poliment, dix minutes après cet incident, de bien vouloir larguer les amarres et d'aller mouiller au milieu de la baie, ce que nous fîmes avec empressement.
Sans l'intervention des autorités anglaises cet incident aurait pu mal finir et je ne pense pas exagérer en disant qu'une bataille rangée en pleine rade de Gibraltar entre le Conta ai Savoia et l'Aconit aurait été la conclusion logique de la tension qui existait entre les deux batilments - bataille très inégale certes - mais où la "francese furore" d'un côté aurait fait avantageusement pendant aux gros canons de l'autre.
Je ne sais pas quelles furent les suites données par les Italiens à cette insulte de la part d'un bâtiment des FNFL, mais ayant levé l'ancre le lendemain matin en direction de Casablanca nous n'entendîmes plus parler de l'affaire. Je pense que les Italiens eurent l'intelligence et le tact de traiter cette malencontreuse affaire comme une "bagarre entre matelots" et quant aux Anglais, avec leur sens inné du compromis et de la conciliation, ils préfèrent probablement laisser les choses se tasser par elles-mêmes. Ils avaient déjà assez d'ennuis et de tracas avec leur propre guerre pour ne pas aller encore se mettre à régler les différends entre anciens ennemis et nouveaux alliés.

En tout cas jusqu'à la fin de la guerre on ne vit jamais encore une fois dans un port britannique ou temporairement occupé par eux deux navires de guerre, italien et français, mouillés l'un prés de l'autre. Les Anglais avaient appris leur leçon et n'avaient l'intention de l'oublier de si tôt.


Georges DESMARAIS


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Dernière mise à jour le lundi 14 juillet 2008


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