Histoires de Français Libres ordinaires

 
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Roissy-en-France

 
 

VI

Ce n'est déjà plus la banlieue. Les jardins maraîchers sont moins nombreux ; les champs sont plus vastes, plus uniformes, c'est une région de grande culture.

Le panache de fumée qu'un train lâche à 5 kilomètres à notre droite, indique la ligne de Soissons. Je cherche à me repérer exactement. Nous sommes en contre-bas d'une côte qui s'élève, à gauche ; une route blanche mène vers un petit hameau dégagé que je devine en haut ; derrière à l'Est, Gonesse, fin de l'agglomération parisienne. Je lis sur ma carte que le hameau s'appelle Roissy-en-France. Je ne sais rien de lui. Il y a un instant, j'ignorais son existence. Ce doit être un village comme tant d'autres villages de chez nous. Des fermes placées sans grand ordre - au centre une église et, tout contre, le vieux cimetière dans lequel on n'enterre plus - une place herbeuse et la Mairie qui sert aussi d'école à moins que les gamins n'aillent en classe au prochain patelin - peut-être, un débitant. Un village français avec de braves gens qui travaillent dur (il en manque malheureusement, ceux qui sont morts en 40 et tous ceux qui sont prisonniers). Ils ne voulaient de mal à personne et aujourd'hui...

Nous passons près d'Ermenonville ; Crépy-en-Valois est au Nord-Est, mais nous ne ferons pas le crochet ; avant d'arriver à la forêt de Compiègne, à 14h.14 (plus de huit minutes de retard ; sûrement les chasseurs n'attendront pas !) le colonel tourne vers l'Ouest et se dirige sur Crèvecoeur. Nous suivrons maintenant le même cap jusqu'à la côte anglaise, c'est vraiment le retour, le homing.

Chaque minute est plus dangereuse. L'ennemi sait bien maintenant où nous sommes et où nous allons ; et la zone que nous traversons est couverte de terrains de chasse.

14h.15. Je vérifie ma position et refais mes calculs dans dix minutes, nous devons être à Crèvecceur, dans vingt-deux minutes à la côte française, dans trente-neuf minutes 1/2, à la côte anglaise, dans moins d'une heure, à la base.

14h.16. Devant nous, un carrefour, un gros camion arrive par une route à peu près perpendiculaire à la nôtre. Brusquement, il s'arrête et, en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, une vingtaine de soldats boches en descendent ; en panique, ils vont s'abriter dans les fossés, et derrière les arbres. Nos mitrailleuses crachent.

14h.16 1/2. L'Oise.

14h.21. Un gros bourg, Saint-Just-en-Chaussée... Quelle est cette foule là-bas dans un champ ? des baraquement? et, mais oui ! des chevaux de bois ! Un fête foraine. Toutes les têtes sont dirigées vers nous, attraction non prévue au programme ! Ces Français réunis paisiblement dans l'après-midi d'un dimanche d'automne pour trouver un maigre dérivatif à leurs soucis quotidiens, sans doute vont-ils nous faire les gestes d'amitié auxquels nous sommes si sensibles. Je les regarde, impatient de saisir des signes de sympathie, de fraternité. Mais non ; des deux ou trois cents personnes présentes, aucune ne bouge, ne manifeste. Et aussitôt, je me suis souvenu : dans la France de 1943, on n'est pas libre dès qu'on est visible ; on peut acclamer des aviateurs alliés si l'on est seul, perdu dans les champs ou dans une cour de ferme ; mais dans une assemblée, dans une fête, comme celle-ci, il y a toujours un soldat boche ou - pire - un délateur français ; il faut se taire. Voilà ce que signifie cet accueil auquel je ne m'attendais pas et qui me glace.

* En réalité, ce retard a été fort opportun I A 14 h. 16, heure du rendez-vous les avions amis étaient bien à Crèvecoeur mais ils y rencontraient 80 chasseurs boches qui nous guettaient. Ils les engageaient aussitôt ; bataille brève mais violente. Les Allemands perdirent 11 avions (contre 8 alliés dont le Lt LENTS) et furent dispersés et chassés de telle manière qu'à notre arrivée, la route était libre. Nous n'avons su tout cela que le soir, après notre retour.

14h.25. Crèvecoeur est à 3 kilomètres à l'Ouest ; je regarde intensément le ciel. Pas un avion ; les chasseurs alliés ont dû partir, depuis plusieurs minutes. Jamais, dans aucune opération, je n'ai constaté un retard aussi important (*). Nous avons joué de malchance, dès le départ ; ensuite, le vent nous a obligés à changer un peu notre itinéraire ; plus tard, nous avons attendu, à vitesse réduite, l'avion de Lucchesi.

Une rangée de peupliers. Montée brusque, puis piqué. Des champs plats à l'infini. Une haute charrette chargée de gerbes ; en bas, marchent des femmes avec des mouchoirs de couleurs noués autour des cheveux ; sur la charrette - à notre niveau - un vieux, avec un grand chapeau de paille et un petit garçon. Ils nous ont tous vu. La voiture s'immobilise, et soudain, le grand-père et le petit se dressent, au garde-à-vous et font le salut militaire. J'ai les yeux pleins de larmes.

Le ciel est toujours vide, d'amis et d'ennemis. Le temps reste très beau. Pas un nuage. Tant mieux ; les nuages sont pour les chasseurs les meilleures embuscades.

Encore une rencontre éclair. Un chemin vicinal, une gamine sur une bicyclette avec deux ou trois camarades courant autour d'elle. Tout le monde nous accueille avec des signes de joie et d'enthousiasme. Mais, soudainement, l'une des petites filles, effrayée sans doute par le fracas des moteurs, prend peur et s'enfuit. Les autres la regardent d'abord, puis, gagnées par la panique, se mettent à courir aussi vers les fossés et les arbustes. La bicyclette gît, abandonnée, au milieu de la route. Petites Françaises, petites soeurs, pardon de vous avoir fait trembler.

I y a douze minutes que nous avons dépassé Crèvecoeur. Dans moins d'une minute nous aurons traversé la côte française, à Biville, comme tout à l'heure. Nous savons qu'à cet endroit, elle est peu défendue ; les nids de mitrailleuses que nous avons surpris à notre arrivée sont peut-être alertés maintenant ; nous nous préparons à les mater. Les mitrailleuses de nos dix avions balayent abondamment la crête des falaises dès qu'elle est dans notre champ de tir. Cela fait un fracas brutal et je suis incapable de me rendre compte si cette fois nous sommes attaqués.

14h.37 1/2. Presque tous en même temps, les avions après avoir rasé l'arête de la falaise plongent, vers la mer, en ondulant sans arrêt pour ne pas être attaqués le dos.

La France est derrière moi. Je sens tout à coup que je ne l'ai pas assez regardé, admirée, possédée.


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