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Bataille de Médenine

 

Dans "Les Compagnons de la Longue Marche"

 

Page 93

Une partie du R.M.S.M. part au Caire. Je suis versé, sans raison d'après moi, à l'escadron hors rang, et nommé brigadier-chef. Je quittai mes camarades avec regret. Finies les belles veillées sous les étoiles, les discussions le soir après les patrouilles.

Par contre, l'escadron A.R. avec quelques chars de Divry et la Légion au centre, foncent, tandis qu'au Nord, près de la mer, le gros de la VIIIe Armée accentue son avance, dans une grande dislocation du front, chacun marchant "au son du canon".

Malgré les rares incursions de la Luftwaffe, nous formons tous les soirs le lagger, pratique boer comparable à celle des convois de la conquête de l'Ouest dans les films américains. Un corps est formé le soir, et prêt à partir le matin en ordre de marche... J'étais devenu entre-temps conducteur de jeep (general purpose en américain). La jeep, la pénicilline et le Nescafé sont apparus en même temps dans la VIIIe Armée.

Paul Willing était revenu au régiment après avoir été blessé, juste un "cast" au bras. Plus besoin de désinfecter la plaie, la Pénicilline empêchant la gangrène.

Le colonel Rémy me prend sur son blindé comme radio, et nous continuons sur le flanc de la VIIIe Armée, dépassant Benghazi, la Cyrénaique puis passant au large de Tripoli. La colonisation italienne y est très poussée : éoliennes, champs verdoyants... "Il Duce ha sempre ragione" : le Duce a toujours raison.

Nous prenions toujours garde, la nuit, de mettre le blindé sur une petite hauteur. En effet, un matin au réveil, je vis la plaine hier désertique se couvrir, après une pluie diluvienne, d'herbes vertes et même d'escargots venus de nulle part. Par la suite j'appris un proverbe targui : "Dans le désert, avec ton chameau, tu peux mourir ensablé, de soif ou noyé". Inch 'Allah !

Peu après nous opérons notre jonction avec la colonne Leclerc, dans laquelle j'aurais dû être si je n'avais pas rejoint le 1er spahis. Ils étaient superbes avec leurs vieux camions et canons pris aux Italiens. Nous les avions surnommés les "kahallas", nom vite tombé dans l'oubli. Ensemble, nous traversons la ligne Mareth, qui n'a jamais servi, comme toutes les murailles, Ben Gardanne et, sur la hauteur, Foum-Tataouine, le camp disciplinaire des bataillons d'Afrique, les "Bat d'Af".

Dans les montagnes, des paysans troglodytes nous font de grands signes; nous avons l'impression d'être déjà en France. Inscriptions sur les murs : "Ne pas fraterniser avec les troupes d'opérations" ; presque des troupes d'occupation.

Nous sentons que les Allemands ne peuvent plus nous résister. L'Afrique du Nord est à nous, bien à nous. Une étape vers la France est franchie et le serment de Koufra sera tenu : "Le drapeau de la France flottera sur la cathédrale de Strasbourg." Churchill et de Gaulle ont eu raison. Je me rappelle le soir sur le Bund quand j'ai quitté mes parents : "Pétain et Hitler ne passeront pas."

Après la ligne Mareth, devant Gabès et l'île de Djerba, nous faisons une halte pour attendre le gros des troupes, car l'avance est plus rapide dans le désert que sur la côte où Rommel a massé le gros de ses troupes. Toujours radio de commandement sur l'A.M. du colonel Rémy, je transmets les nouvelles du front. C'est le début de l'année 1943.

Que de chemin déjà parcouru depuis mon évasion de Shanghai : presque le tour du monde en bateau, en train, et maintenant en blindé, mon fidèle blindé qui ne m'a jamais laissé tomber, et que j'ai toujours soigné : nous vivons l'un pour l'autre, l'un avec l'autre.


Vers le 6 mars 1943 nous entrons en contact avec un détachement allemand bien embusqué, et qui nous attendait. Sans être un piège, ce fut un rude moment. Mon A.M. est adossée à un talus mal protégé, mais je ne peux la bouger sous peine d'être encore plus exposé. J'y reste seul, responsable des transmissions de l'escadron de commandement. Si je reçois un coup au but, ou si je n'assure plus la transmission des ordres que Rémy me crie à quelque vingt mètres de là, nous sommes fichus. Je me sens une grande responsabilité.

Heureusement, mon A.M. n'a rien sauf que j'ai reçu un petit éclat de pierre. Je suis félicité par Rémy qui me promet des galons de maréchal des logis pour Tunis, et ma première Croix de guerre.

Au même moment, Mitterand reçoit la Francisque, Papon est à Bordeaux et Bousquet à la Préfecture de Police, Pétain assure la paix et le travail nécessaires à la réalisation des buts du Führer, et Laval un ancien pacifiste de gauche souhaite la victoire allemande...

Roumiantzoff, qui m avait vu, et me sachant débrouillard, s'installe d'office dans mon A.M. et nous fîmes ensemble le reste de la campagne. Il buvait pas mal et me disait : "Bouvier, passe-moi la bouteille."

On l'avait surnommé "Labibinosoff", à son insu évidemment. Finalement, c'était un brave type, qui avait été page à la cour des tsars, puis cavalier au 1er régiment étranger après s'être engagé dans les F.F.L., et maintenant au 1er spahis.

Après la bataille du 6 mars, avant celle de l'oued Akarit, nous faisons une pause pour attendre du renfort qui ne tarde pas à arriver. Un spectacle grandiose digne de Cecil B. De Mille, comme au cinéma, mais cette fois réel, et pas une illusion de nos sens abusés. Pas un mirage qui se dissipera sous le soleil. Personnellement, pendant près de deux ans dans le désert, je n'ai jamais vu de mirage, ni rencontré de personnes qui en aient vu. Comme pour le rayon vert à l'Equateur, il n'y a que la foi qui sauve. La foi, et peut-être du gin. Nous étions donc au repos sur un djebel, prenant le breakfast. Au petit matin, dans la plaine désertique, plusieurs colonnes de blindés montaient en bon ordre comme à la parade. Rien ne pouvait les arrêter. C'était une division néo-zélandaise, les Anzacs, commandée par le général Freyberg  . Comme nous étions sur la hauteur, le spectacle nous était personnellement destiné, et je n'en ai jamais vu de plus grandiose. Comment pouvions-nous perdre ?


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