Histoires de Français Libres ordinaires

 
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Le Bataillon d’Infanterie de Marine

 

Ralliement des troupes françaises de Chypre

 

Ce récit a été remis par le Commandant ROUDAUT, devenu Administrateur des Colonies à Pawa en A.E.F. quinze jours avant son décès par maladie en 1950-51, à Raphaël Folliot 

J'ai ajouté des titres et des liens vers les Français libres

A la demande du Général WAVELL, Commandant en Chef des Troupes Alliées dans tout le Moyen-Orient, le Général MITTELHAUSER, commandant en chef des Troupes françaises au Levant dut fournir un certain contingent d'éléments blancs aux fins de renforcer la garnison britannique, trop faible, dans l'Ile de Chypre.

A cet effet, le 24ème Régiment d'Infanterie Coloniale de Tripoli fut désigné et le Colonel FONFERRIER qui le commande, désigne le 3ème Bataillon que commandera le Chef de Bataillon GAUTIER.

Cette Unité, quitte ses cantonnements de Tripoli et fait mouvement par convoi auto sur Beyrouth en vue de son embarquement à destination de Chypre.

Sept officiers sur quatorze, auraient donc choisi la France Libre.

La composition du Bataillon est la suivante :

E.M. du Bataillon :
Commandant GAUTIER, Chef de Bataillon
Capitaine MEUNIER, Adjoint
Lieutenant CADEAC, Officier des Détails
S/Lieutenant JACQUIN, Officier de Renseignements 

9ème Compagnie :
Capitaine CLAUSS, Commandant de Compagnie
Lieutenant MOREL, Chef de Section
Lieutenant BARBAS, Chef de Section 

10ème Compagnie :
Lieutenant GIRAUD, Commandant de Compagnie (probablement Henri Girod  du BIMP dans l'annuaire de la DFL)
Les Sections sont commandées par des Adjudants et Sergents Chefs

11ème Compagnie :
Lieutenant CAVELIER, Commandant de Compagnie
S/Lieutenant ROUDAUT, Chef de Section 
S/Lieutenant GOURVEZ, Chef de Section (Joseph Gourves  )

Compagnie d'Accompagnement :
Capitaine LOROTTE, Commandant de Compagnie 
Lieutenant SALUNPINQUER, Canon de 25 (Edouard Salaun Penquer  )
Lieutenant BLACQLARD, Mortiers

Le dispositif initial

Au Bataillon est adjoint un détachement du Train avec une quinzaine de camionnettes. L'effectif total est d'environ neuf cents hommes. Ce détachement embarque le 17 juin sur deux cargos, anglais accompagné par l'aviation, et par trois contre-torpilleurs. Ce même jour le débarquement s'effectue dans le Port de Famagouste, et dès le lendemain les dispositions sont prises pour occuper les points névralgiques et coopérer avec les forces anglaises à la défense de l'Ile.

Il est à noter que le détachement, renforcé d'une escadrille de chasse basée à Nicosie, dispose d'un effectif deux fois plus considérable que les forces britanniques et de moyens plus puissants, et nous verrons plus loin l'influence qu'aura cette infériorité sur la position que prendront les Anglais à notre égard le jour où s'opérera la dissidence.

L'ensemble du détachement doit assurer la défense de la côte Sud de 1 'île contre tous débarquements dont elle est menacée à partir des bases italiennes de Rhodes. Il doit en outre disposer d'une réserve pour appuyer éventuellement la défense anglaise au Nord de l'île dans la région de Kyrenia.

Le dispositif adopté est le suivant : la 2ème compagnie c'est-à-dire la 10ème, occupe 1 'enceinte de Famagouste, avec une importante réserve composée de la 11ème compagnie, de la compagnie d'accompagnement (C.A.), du détachement du Train. La 9ème compagnie occupe Larnaca.

Le tri progressif et incertain

Ce dispositif sera maintenu jusqu'au jour de la dissidence, et aucun événement ne viendra troubler la quiétude de l'île. Le 18 juin, nous lisons dans les journaux grecs que la France est sur le point de capituler, et qu'un jeune Général lève à Londres l'étendard de la Résistance. DE GAULLE ? Connais pas ! Et toi ? Non plus ! Ce sont là les questions et réponses qui circulent parmi les 900 français de l'île.

Pendant quelques jours nous sommes tous trop atterrés par les évènements qui se passent si loin de nous, pour penser à autre chose qu'a la capitulation proche, mais bientôt, nous reprenons conscience de notre force intacte et de notre isolement qui nous laisse à l'abri des entreprises allemandes. Nous n'avons plus qu'à compter sur nous mêmes.

Dès la fin de juin on chuchote entre camarades que tout n'est pas perdu, que notre Honneur de Soldat nous commande de poursuivre la lutte aux côtés de nos Alliés anglais et que le Salut de la Patrie exige que nous utilisions nos forces et les armes qu'elles nous a données, jusqu'a épuisement.

Nul ne peut dire d'où surgit cette sainte révolte; peut-être sont-ce les proclamations viriles du Général de GAULLE qui en sont l'origine ? Peut-être sont-ce les raisonnements clairs, froids mais persuasifs du Capitaine LOROTTE, peut-être cela a-t-il germé dans l'esprit de chacun de nous ? Nous le croyons du moins car il nous répugne de soumettre notre esprit dans des circonstances aussi graves.

Dans les premiers jours de juillet des petits rassemblements se forment, se groupent, et bientôt l'idée de résistance prend forme et s'organise. Un conseil de guerre comprenant tous les Officiers acquis à l'idée de résistance se constitué sous la présidence du Capitaine LOROTTE où les décisions, concernant l'attitude à prendre au regard des événements qui se présentent~ sont prises en commun ; y assistent : le Capitaine LOROTTE, le Lieutenant CUVELIER le Lieutenant GIRAUD et presque tous les jeunes Officiers.

Le bloc parait solide, et nous avons le sentiment de pouvoir conserver la presque totalité du bataillon dans la lutte.
Dès que le Chef de bataillon eut vent de cet esprit de résistance, il eut soin de multiplier les conférences de cadres et les contacts personnels pour nous mettre en garde : "Dans huit jours l'Angleterre aura à, son tour fait la culbute et alors notre position risque d'être très dangereuse". Auprès des uns il parle d'obéissance, auprès des autres de devoir, de prudence, de logique et chez tous cherche à saper l'idée de dissidence par tous les moyens.

Il a donné sa parole de ramener le bataillon en Syrie, et il la tiendra envers et contre tous, car poussé par le Capitaine MEUNIER, son adjoint, il emploie maintenant la menace pour faire céder les plus récalcitrants, et d'ailleurs il est convaincu que les anglais l'y aideront pour ne pas se mettre le Gouvernement de Vichy à dos. Les conseils de guerre n'en vont pas moins leur train, et au cours de l'un d'eux il est décidé de n'entreprendre aucun acte de désobéissance tant que le bataillon sera maintenu dans la guerre, c'est à dire tant qu'il aura mission de défendre l'île de Chypre.

Pour cela, le Capitaine LOROTTE dispose d'un précieux atout en la personne du Sous-Lieutenant JACQUIN, Officier de renseignements et du chiffre, qui lui donne connaissance de tous les messages secrets émanant de Beyrouth avant de le remettre au chef de bataillon.

L'incident de Mers El Kébir apporte un peu de désarroi dans les esprits, et quelque flottement dans la volonté de résistance. Le chef de bataillon profite de ce choc psychologique pour essayer de reprendre le bataillon en main, il salit la trahison anglaise, exalte le sacrifice de nos marins et donne ordre d'abaisser les couleurs en signe de deuil. Cet ordre est exécuté, mais le soir nous commentons l'évènement et nous nous persuadons bien vite que les Anglais ne pouvaient agir autrement devant cette menace de voir notre flotte rejoindre les ports métropolitains.

Le lendemain nous faisons de nouveau flotter haut nos couleurs pour signifier aux anglais et à la population de l'île angoissée que nous sommes toujours à leurs côtés dans la lutte et que nous nous désolidarisons de ces marins qui auraient dû se sacrifier pour une plus noble cause.

Les dissidents passent à l'action

Dans la soirée du 10 juillet le Capitaine LOROTTE convoque le conseil de guerre. Un message chiffré de Beyrouth vient de fixer pour le lendemain le ré-embarquement du détachement.

Il est temps d'agir. Outre LOROTTE, tous les conjurés sont là y compris les trois Commandants de compagnie de Fusiliers-Voltigeurs.

Il est décidé d'effectuer le mouvement de dissidence dans la matinée du 11 dans l'ordre et le calme, ce qui semble aisé grâce à la position des Commandants de Compagnie et de la presque totalité du cadre des Sous-Officiers.

Dans la matinée du 11 les Unités seront réorganisées pour ne comprendre que les Volontaires auxquels sera confié tout l'armement lourd et l'équipement collectif ; les autres seront regroupés à l'intérieur des cantonnements et il leur sera laissé un fusil et dix cartouches pour une question de prestige à leur retour au Liban, et un à deux jours de vivres pour la traversée.

Quant à la position des Anglais à notre égard, que sera-t-elle ?

Nous accepteront-ils dans une Légion Etrangère ? Ou n'interviendront-ils pas tout simplement pour nous faire ré-embarquer afin d'éviter toute complication diplomatique ?

Les Anglais n'ont voulu nous donner aucune assurance, mais LOROTTE affirme que c'est parce qu'ils craignent que notre mouvement entraîne des troubles graves et qu'ils ignorent si nous en sortirons victorieux, mais qu'ils nous accueilleront à bras ouverts s'ils constatent que nous avons la force et l'ordre de notre côté.

Chacun ayant donné l'assurance qu'il ferait le nécessaire, nous nous retirons pour nous préparer au grand jour.

Le 11, la 10ème Compagnie (Lieutenant GIRAUD) s'est barricadée dans son enceinte fortifiée. On ne sait pas trop ce qui s'y passe, mais on a tout lieu de penser que le mouvement de dissidence s'opère sans difficulté car le lieutenant GIRAUD est un homme sûr et il est solidement secondé.

La Compagnie d'accompagnement est à Varosha. Elle se réorganise dans le calme et aura pour mission principale la surveillance du P.C. (Poste de commandement du Bataillon) pour empêcher l'E.M. de contrarier la bonne marche des événements.

Le Chef de Bataillon et son Adjoint mesurent d'ailleurs leur impuissance et se tiennent cois.

La 11ème Compagnie (Lieutenant CAVELIER) prend son bain matinal sur la plage de Varosha, car son Chef a décidé de ne poser la question de confiance aux hommes qu'à l'issue du bain. Celui-ci achevé, la Compagnie se forme en colonne et reprend la route des cantonnements sans que CAVELIER ait rien fait. Soupçonnant un revirement dans les intentions de CAVELIER, en chemin les Sous Lieutenants ROUDAUT et GOURVEZ et les Sous-Officiers séparent le bon grain de l'ivraie; ROUDAUT a bientôt derrière lui 72 hommes et 17 Sous-Officiers, tandis que le Commandant de Compagnie n'a plus à commander qu'une quarantaine d'hommes et deux Sous-Officiers.

Faute de pouvoir mieux faire il s'incline et n'intervient pas pour contrarier les ordres que donne le Sous-Lieutenant ROUDAUT pour la réorganisation de l'Unité et la redistribution des armes, des munitions et des vivres.

La 9ème Compagnie (Capitaine CLAUSS). A Larnaka le Capitaine CLAUSS a écarté le Sous-Lieutenant BARBAS sous le prétexte d'une mission urgente à Nicosie, et au lieu d'exécuter les ordres convenus la veille, il ramène son Unité en bon ordre à Famagouste pour l'embarquement. Là aussi nous sommes trahis. Le Chef de Bataillon a eu raison auprès des faibles et des ambitieux et nous nous doutions bien que CLAUSS n'accepterait pas de se mettre sous les ordres de LOROTTE.

Le Sous-Lieutenant BARBAS prévient LOROTTE de la trahison de son Capitaine. Il rejoignit son Unité de toute la vitesse de son side car mais ne parviendra qu'à soustraire une trentaine d'hommes à son Capitaine.

Dans la soirée on peut enfin voir clair. Le Lieutenant SALUN PINQUER prend le commandement de la Compagnie d'Accompagnement, formée d'un noyau solide de quelques cent cinquante hommes bien encadrés tant en Officiers qu'en Sous-Officiers.

La 9ème Compagnie est réduite à une trentaine d'hommes commandés par BARBAS. La 10ème Compagnie comprend soixante hommes bien encadrés commandés~par le Lieutenant GIRAUD. La 11ème soixante douze hommes et dix sept Sous-Officiers commandés par le Sous~Lieutenant ROUDAUT. Le Capitaine LOROTTE commande le tout soit trois cent quarante hommes à quelques unités près.

L'escadrille de chasse a quitté Nicosie deux à trois jours plus tôt; sous prétexte d'un exercice monté à Rayak par son Chef.

Le détachement du Train commandé par un Sous-Lieutenant de Réserve opte pour le RETOUR EN SYRIE, mais nous lui subtilisons bon nombre de véhicules malgré les ordres contraires.

Le Colonel Fonferrier entrera dans la Résistance intérieure française et il mourra en déportation.

Dernier appel à la "raison"

Le 12 juillet, le Bataillon qui sera désormais connu sous le nom de "BATAILLON D'INFANTERIE DE MARINE" communément appelé B.I.M. En 1942, après les pertes subies à Bir Hakeim, notre Bataillon et celui du Pacifique devinrent le "BATAILLON D'INFANTERIE DE MARINE ET DU PACIFIQUE"

Le B.I.M. se regroupe au Gymnasium de Varosha, tandis que les autres éléments se ré-embarquent dans un désordre indescriptible. Ce jour même, le Colonel FONFERRIER, dont le prestige était très grand au Régiment, arrive du Liban par avion, harangue le Bataillon avec la permission du Capitaine LOROTTE, met l'accent sur les préparatifs monstres de l'Allemagne et la chute prochaine de l'Angleterre, exalte le sacrifice des mille deux cents marins bretons envoyés par le fond à Mers El Kébir, et fait appel au patriotisme et à la prudence de tous pour nous inviter à retourner au Levant. Une vibrante "MARSEILLAISE" répond à ces exhortations défaitistes. Le Colonel FONFERRIER est vaincu, il nous souhaite bonne chance, et nous sentons qu'au fond de lui même il ne nous désapprouve pas.

La séparation est accomplie

Dans la nuit du 12 le Bataillon est dirigé par voie ferrée sur Nicosie où il reçoit un accueil enthousiaste de la part des Anglais qui pendant ces deux jours avaient fait le vide autour de nous.

Le 14 juillet les Anglais organisent une prise d'armes a laquelle participe le B.I.M. qui est inspecté par le Général commandant les forces d'occupation de l'île et par le Résident Général de l'île.

Le 15 au cours d'une nouvelle prise d'armes les anglais nous font l'insigne honneur de nous remettre un Drapeau aux couleurs de l'Union Jack, mals ce geste de confiance est assez mal interprété par nous, et nous ne consentirons à déployer ce Drapeau que lorsque nous pourrons déployer a côté de lui le Drapeau Français qui nous sera remis un mois plus tard par la Colonie Française d'Ismaïlia.

Le Bataillon qui a demandé à être engagé le plus rapidement possible sur un front de combat quitte Famagouste le 17 juillet a bord d'un cargo égyptien "Fonadieh" et cingle vers l'Egypte sous escorte de torpilleurs polonais. Après escale à Haïfa le 22, l'Unité débarque à Port-Saïd le 23 et est dirigée par voie ferrée sur Ismaïlia où elle arrive le lendemain matin.

Là, nous avons la joie d'être accueillis par la Compagnie du Capitaine FOLLIOT qui nous a devancé sur le chemin de la Libération.


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